Yvelines (78)

À Carrières-sous-Poissy, des décennies de pollution et une page qui met du temps à se tourner

Publié le 29/10/2020 - mis à jour le 30/10/2020 à 9H39

En septembre dernier, le maire de Carrières-sous-Poissy (78), Eddie Aït, a porté plainte contre X pour pollution en provenance de la ville de Paris, tout en souhaitant initier la réflexion quant à un avenir commun avec la capitale.

Depuis le XIXe siècle, « la Paris industrielle » s’est étendue aux dépends des communes alentour. De grandes zones industrielles, échangeurs routiers et aéroports ont poussé la nuisance en dehors des enceintes de la capitale, laissant aux banlieues le coût de la facture du développement économique.

Dans les Yvelines, cette facture est très élevée. La plaine de Carrières-sous-Poissy qui représente 4 620 hectares, est en effet durablement impactée, après plus d’un siècle de pollution. De 1890 jusqu’en 2006, c’est ici que débouchaient tout ou partie des égouts de Paris. Au départ, cette opération était assortie d’une contrepartie : les rejets charriaient des quantités monstrueuses de matières organiques, ce qui a permis de fertiliser la plaine et d’en faire une grande région de maraîchage pendant de très nombreuses années.

Mais dès le début des années 2000, les préfectures des Yvelines et du Val-d’Oise ont pris des arrêtés interdisant certaines productions agricoles sur la zone. Alors, comme dans d’autres coins d’Île-de-France, les cultures ont cédé la place à l’urbanisation, à des zones résidentielles, des écoles et des aires d’accueil pour les gens du voyage. Une métamorphose territoriale qui ne va pas sans risque pour la population. Missionnée par l’Agence régionale de santé (ARS), Santé publique France a publié une étude en octobre 2018, produite conjointement avec le Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne (SIAAP).

Les résultats de cette étude démontrent sans détours que les décennies d’épandages ont provoqués des taux très élevés de plomb dans les sols de ces régions (156,6 mg/kg en moyenne), bien supérieurs à la valeur-repère d’Île-de-France (53,7 mg/kg) et l’ARS n’écarte pas les risques sanitaires que cette pollution pourrait engendrer, en particulier sur les jeunes enfants de 0 à 6 ans. Deux cas de saturnisme, l’un sur un enfant de six ans et l’autre sur une femme enceinte, avaient lancé l’alerte.

Ce sont ces résultats qui ont poussé le nouveau maire Eddie Aït, à porter plainte contre X pour pollution aux métaux lourds et ce, dès le début de son mandat. L’édile espère que cette démarche accélérera un chantier de dépollution qui s’annonce titanesque et permettra de tourner la page d’un siècle de conflit de voisinage.

Les Petites Affiches : Pouvez-vous revenir sur l’historique de la pollution de la plaine ?

Eddie Aït : Au début du XIXe siècle, la plaine de Carrières-sous-Poissy était pauvre. Ces terres ont donc au départ bénéficié des épandages de la ville de Paris : la plaine est devenue un grenier pour la capitale, qu’il fallait nourrir. C’était un système de vente directe du producteur au marché au gros et au consommateur local. C’était le principe même du circuit court.

Mais ces boues d’épandage drainaient aussi des métaux lourds, et du plomb. Les premières interdictions de productions agricoles sont arrivées en 2000 et les 350 hectares fertilisés depuis 1913 ont été interdits d’exploitation.

Depuis, cet espace a de multiples fonctions : il est un lieu de promenades dominicales, il est occupé par des activités associatives mais aussi par des décharges sauvages et des familles de gens du voyage y ont élu domicile. C’est pour ces derniers en particulier, que nous avons décidé d’agir vis-à-vis des risques sanitaires.

LPA : Est-ce ce risque pour les habitants qui vous a convaincu d’en faire un chantier prioritaire ?

E.A. : Une fois reconnus les rejets polluants, et leurs origines, il s’agissait surtout pour nous de poser un acte politique et d’engager une démarche de réparation pour pouvoir dépolluer tout ou partie de l’espace.

Les conclusions de Santé publique France pointaient un risque reconnu comme réel mais nous avons regretté qu’à l’époque l’ARS n’ait pas généralisé l’étude qui restait sur la base du volontariat. Je pense qu’ils n’ont pas considéré le degré d’urgence de la situation.

Il faut savoir qu’une partie de la population – pour les personnes précaires en particulier –  il y a une vraie retenue à aller se faire dépister car il s’agit d’un stigmate social. Peu de gens sont allés se faire dépister et donc l’étude est, à mon sens, bien en deçà de la réalité.

Dans la population de Carrières-sous-Poissy, il y a beaucoup de familles roms et de gens du voyage. Depuis 30 ans, nous sommes une commune de passage et nous devons à tout prix nous mettre en conformité avec le droit. C’est en raison de cette pollution, entre autres, que nous avons émis un avis réservé au projet intercommunal d’aire des gens du voyage.

LPA : Qu’espérez-vous avec cette plainte contre X ?

E.A. : Quand la presse a commencé à relayer notre plainte, la procureure m’a contacté car il s’agit d’un sujet de santé publique. Bien sûr nous n’avons pas encore de calendrier, mais nous pensons qu’il s’agit là d’un signe encourageant, et que l’affaire ne sera peut-être pas classée.

Nous avons d’ailleurs décidé de nous faire accompagner d’avocats spécialisés dans les scandales environnementaux de cette ampleur et de construire autour de nous un bouclier juridique social et humain.

LPA : Comment espérez-vous revaloriser cette plaine dans le futur ?

E.A. : Nous souhaitons de tout cœur renouer avec le passé agricole de la plaine et réinstaller une agriculture périurbaine en circuit court. Nous avons pour objectif de travailler sur la résilience alimentaire, et l’actualité nous montre bien que la maîtrise de la chaîne d’approvisionnement est nécessaire.

L’adjointe à la maire de Paris, en charge de l’agriculture, de l’alimentation durable et des circuits courts, Audrey Pulvar, est venue sur place car nous souhaitons construire une pensée globale du territoire. On va réparer et développer des démarches agricoles vertueuses, des actions de luttes contre le gaspillage.

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Référence : LPA 29 Oct. 2020, n° 157k1, p.6

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