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Gros chantiers en Île-de-France : des ambitions non freinées par les risques d’accidents du travail

Publié le 02/03/2022 - mis à jour le 02/03/2022 à 11H05
Chantier
Áron Zsigmond/AdobeStock

Ces derniers mois, plusieurs accidents graves – mortels pour certains – ont endeuillé le monde du bâtiment et des travaux publics (BTP) francilien. Jeux olympiques (JO), Grand Paris Express (GPE), la région a rarement connu de tels défis simultanés. Au détriment de la sécurité des ouvriers ?

2022 : l’année commence avec des défis à surmonter pour le chantier du Grand Paris Express. Si la mise en service de l’intégralité du nouveau réseau a été fixée pour l’année 2030 avec des échéances revues à la hausse pour la mise en service du tronçon sud de la ligne 15 (fin 2025), des lignes 16 et 17 (en 2028), du tronçon central de la ligne 18 (en 2026), d’autres demeurent inchangés. Comme le chantier de prolongement de la ligne 14, censé desservir plusieurs sites des Jeux olympiques 2024.

Le 5 janvier 2022, sur le site de la future gare du carrefour Pleyel, un accident du travail est venu perturber les cadences infernales du chantier. Un ouvrier de 61 ans, Joao, est mort suite à la chute d’une plaque en métal pesant plusieurs centaines de kilos. L’année dernière, déjà, un autre salarié, Abdoulaye Soumahoro, 41 ans, avait trouvé la mort après une chute dans un malaxeur à béton. En 2 ans, ces deux accidents mortels ont entaché les travaux de la future ligne 16, avec cinq autres accidents graves.

Le 24 janvier, sur le site du futur village olympique de Saint-Denis, non loin de là, un autre ouvrier a été transporté en urgence absolue après avoir été écrasé par un camion. D’une superficie de 52 hectares, le futur village s’étendra sur les communes de Saint-Denis, Saint-Ouen et L’Île-Saint-Denis. Au printemps 2022, le chantier atteindra son pic avec près de 4 000 salariés sur site. Des effectifs qui laissent craindre le pire pour les représentants du personnel et pour les militants.

Des chantiers pharaoniques, des syndicats au taquet

Le BTP reste l’un des secteurs les plus sinistrés. Selon les chiffres de la CAF de 2018, 56 accidents du travail ont été enregistrés pour 1 000 salariés (la moyenne de tous les secteurs se situe autour de 34) ; à savoir un accident du travail toutes les deux minutes. Cela s’explique, d’abord, par le fait que le métier s’accompagne de dangers particuliers – charges lourdes, manipulation de véhicules et d’engins, travail en hauteur – mais également par le fait que des manquements en matière de sécurité et de protection de la santé continuent d’être constatés sur les chantiers, pouvant mener à des accidents graves.

« De manière comparée – même si comparaison n’est pas raison –, les pays nordiques et les États-Unis ont moins d’accidents du travail grâce à des méthodes et des mesures de protection des salariés plus conséquentes », explique Jean-Pascal François, secrétaire fédéral chargé de la communication de la Fédération nationale des salariés de la construction, filiale de la CGT. Il déplore des problèmes spécifiques aux grands chantiers franciliens, et aux cadences sans précédent que ceux-ci supposent. « On a un mort par jour travaillé dans le métier de la construction, un accident du travail toutes les deux minutes, un accident grave toutes les cinq minutes. Sur ce chantier on a déjà eu un mort en décembre 2020, et plusieurs autres accidents graves. Ce que l’on déplore nous, ce sont des drames, pas des accidents ».

Selon lui, la région parisienne se trouve au centre d’une super tempête favorisant les accidents. « Grand Paris, rénovation des quartiers ; tout est plus ou moins lié aux Jeux olympiques. Les chantiers directement liés aux JO ne sont qu’une petite partie de l’immensité du travail. La concentration des travaux et les problèmes de délais à tenir entraînent une pression particulière, surtout avec le Covid qui a également perturbé l’organisation des équipes ». Le syndicaliste déplore également le fait que les représentants du personnel ne puissent pas se rendre sur tous les chantiers : « On nous invoque des raisons de sécurité anti-terroristes pour nous interdire l’entrée dans plusieurs chantiers des JO ». Cela constitue un nouveau barrage qui vient après la fin des comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) – remplacés par le comité social et économique (CSE) et par la commission santé, sécurité et conditions de travail (CSSCT), en janvier 2020 – entériner le fait que la sécurité au travail est de plus en plus compliquée à garantir sur le lieu de travail : « Les CHSCT constituaient, pour nous, l’endroit où l’on pouvait contraindre les entreprises à mettre en place des contrôles. Avec les nouveaux comités, ce n’est pas la même chose. Si l’on ajoute à cela la dégradation de notre corps d’inspection du travail qui est de moins en moins doté, on voit bien que les mains des entreprises sont de plus en plus libres », déplore-t-il.

Du côté de la société du Grand Paris, on montre patte blanche

De son côté, la société du Grand Paris (SGP) considère qu’elle ne met pas la poussière sous le tapis : « En cas d’accident, la SGP et les différents acteurs cherchent systématiquement à comprendre et à partager les causes qui ont conduit à de tels événements de façon à prendre des mesures correctives et à les communiquer aux autres entreprises qui contribuent au GPE ». La société avance que, suite au décès de l’ouvrier, en janvier, de nouvelles consignes ont été distribuées : « Les intervenants ont été alertés quant à la fixation et à la dimension des plaques obstruant les trémies (vides au niveau d’un plancher permettant de descendre du matériel ou d’installer un escalier de chantier, par exemple). De nouvelles mesures pourront naturellement être prises si des éléments supplémentaires permettant d’expliquer l’accident sont identifiés durant les enquêtes et les analyses en cours et à venir », avance le service communication de la société qui avance carte sur table : « Depuis l’origine, la société du Grand Paris fait de la sécurité la priorité n° 1 de toutes les actions en lien avec le Grand Paris Express, qu’il s’agisse de la sécurité des travailleurs sur les chantiers mais également de la sécurité des personnes à leurs abords. Cette priorité est évidemment partagée par tous les intervenants sur nos opérations. Une vigilance permanente est ainsi mise en place à tous les échelons de la chaîne de travaux. Elle se traduit, par exemple, par des visites régulières des équipes projets et chargés de sécurité de la SGP ». La société veut montrer patte blanche avec la mise en place de plusieurs campagnes d’audits sur les chantiers donnant lieu à des rapports établis par l’Association française de normalisation (AFNOR). « Deux cycles complets ont été réalisés à ce jour sur une centaine de chantiers. Les dysfonctionnements identifiés ont été signalés afin de pouvoir être corrigés sans délai ».

Des accidentés du travail qui souffrent d’un manque de visibilité

Les syndicats ne font pas que pointer du doigt les manquements, ils ont également des recommandations pour éviter que les accidents persistent : « Il ne faut pas aller au-delà de deux niveaux de sous-traitance. Avoir six ou sept niveaux, comme c’est le cas sur certains chantiers, est dangereux. Il faut aussi donner plus de moyens à l’inspection du travail, afin que les chantiers ne deviennent pas des « Fort Knox« . En outre, l’utilité des syndicats en entreprise doit être renforcée. C’est connu : plus les métiers sont difficiles, moins les salariés veulent se battre pour leurs conditions de travail. C’est symptomatique mais c’est une réalité, le mouvement social n’est pas une fatalité : l’activité de la construction c’est avant tout la fraternité des constructeurs. Nous existons depuis 3 000 ou 4 000 ans, nous avons construit dans les vallées d’Irak et en Mésopotamie. Il s’agit d’une activité humaine très respectable ».

Selon le syndicaliste, les salariés tombés sur les chantiers méritent d’être mieux salués que par un entrefilet dans la case des faits divers. L’homme tient à mettre des noms derrière les accidents, comme pour le monsieur tombé, en janvier, à Pleyel. « Ce n’est pas un ouvrier, c’est Joao qui est décédé. Il avait 61 ans, c’était un portugais d’origine cap-verdienne embauché au sein du groupe de construction Eiffage depuis le mois de septembre. C’est important de personnaliser les drames ». On parle de chiffres, on parle de cas, mais certains aimeraient que les noms des accidentés soient donnés, que les histoires de ces ouvriers morts dans le cadre de leur travail soient racontées. Cette mission, Matthieu Lépine, professeur d’histoire géographie à Montreuil se l’est donnée. Depuis quelques années, sur son compte Twitter @DuAccident(plus de 40 000 abonnés au compteur), l’homme énumère les morts au travail et illustre bien qu’il s’agit, dans la plupart des cas, de métiers déconsidérés par la société. Les personnes meurent dans un silence assourdissant.

« Près de chez moi, récemment, deux ouvriers sans-papiers ont eu un accident grave sur un chantier et l’un d’eux est mort. L’autre ouvrier a été ramené devant le foyer où il habitait. Alors je veux bien, nous ne sommes plus à l’époque de Zola durant laquelle les gens décédaient dans les mines mais il y a encore des personnes qui meurent en allant livrer un burger pour gagner cinq euros, il y a encore des gens qui meurent sur les chantiers et qu’on dépose au bout de la rue, parce qu’il ne faut pas qu’on sache qu’ils travaillaient ici. Tout cela, ça existe », avait confié à France 3 le militant. Dans son décompte, il a remarqué que les ouvriers du BTP sont toujours les plus touchés par ces accidents fatals. 41 morts, rien qu’au premier trimestre 2021. S’il est heureux que l’on parle enfin des morts au sein des chantiers du Grand Paris ou de la RATP, le professeur dénonce les oeillères médiatiques : « Personne ne va s’intéresser à ce décès s’il a eu lieu sur un chantier lambda, en Province. C’est un fait divers. Par contre, s’il y a un mort sur le chantier du Grand Paris, là, tout le monde s’en empare ».

Le professeur devenu militant se bat pour la visibilité des accidentés du travail parce qu’ils sont davantage touchés que d’autres métiers et qu’ils sont déconsidérés, parce qu’il s’agit d’emplois particulièrement touchés par la précarité, parce que nombre d’ouvriers sont issus de l’immigration voire n’ont pas de papiers. En 2021, Bary Keïta, jeune malien sans papiers de 27 ans, décédait après une chute dans un chantier de Pantin. En 2016, 25 travailleurs sans papiers maliens avaient occupé la cour du siège social de l’entreprise qui les employait illégalement à Paris, MT Bat-Immeubles. Brandissant des banderoles « Traite des êtres humains, travail dissimulé, exploitation, ça suffit ! », ils s’étaient mobilisés après l’accident d’un de leur collègue qui s’était cassé le bras après avoir chuté d’un échafaudage et parce que leur patron avait refusé d’appeler les secours. Cette histoire est malheureusement récurrente : en théorie, lorsqu’un accident du travail se produit, l’employeur doit le déclarer auprès de la Caisse primaire d’assurance maladie (CPAM). L’inspection du travail peut alors avoir directement connaissance des accidents grâce à une base de données commune à la CPAM. Mais, dans le cas des sans-papiers, les employeurs se montrent particulièrement réticents à déclarer un accident. « Il y a certainement de la sous-déclaration », a affirmé au média InfoMigrants une inspectrice du travail d’Île-de-France qui a souhaité rester anonyme. Déclarer l’accident du travail d’une personne que vous avez embauchée illégalement attire l’attention. « Mais pour nous, sans-papiers ou non, c’est quelqu’un qui travaillait, nous ne regardons pas la situation administrative », poursuit-elle. Heureusement pour les 25 travailleurs grévistes, licenciés par leur employeur suite à leur mouvement de grève, le conseil de Prud’hommes a reconnu, en décembre 2019, « le travail dissimulé » et la « discrimination systémique ». « Il s’agit d’un jugement inédit et d’une sacrée victoire pour des personnes à qui on ne reconnaissait jusqu’ici aucune dignité », s’était émue, à l’époque, Me Aline Chanu, avocate mandatée par la CGT.

Avant les échéances de 2024 et la fin des travaux du Grand Paris, ce qui est sûr c’est qu’il faudra garder un œil sur les conditions de travail des constructeurs d’avenir.

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