Seine-Saint-Denis (93)

Mama Doucouré : « Pour défendre les femmes, je mène une politique inclusive »

Publié le 18/11/2021 - mis à jour le 18/11/2021 à 10H09

Depuis plusieurs années, la ville de Montreuil affiche une politique volontariste en matière d’égalité femme-homme. Figure du monde associatif, Mama Doucouré a rejoint l’équipe municipale en mai 2020 en tant que conseillère déléguée au droit des femmes. Elle est revenue sur son parcours et a détaillé l’engagement de la ville.

Actu-juridique : Vous avez rejoint l’équipe municipale lors des dernières élections. Pourquoi êtes-vous devenue conseillère au droit des femmes ?

Mama Doucouré : Anciennement Parisienne, je suis Montreuillloise depuis 10 ans. Mais je fréquente cette ville depuis toujours. J’y ai été baptisée et Montreuil est la ville de cœur de ma famille. Je suis militante depuis 20 ans. J’ai fait un BTS en économie sociale et familiale, pour lequel j’ai réalisé un mémoire sur les mutilations génitales féminines. Ma formation me demandait de faire, en plus de ce travail d’étude, une action qui lui serait liée. J’ai rejoint le Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles, des mariages forcés et autres pratiques traditionnelles néfastes à la santé (GAMS). J’y suis restée, j’ai rencontré beaucoup d’autres femmes. J’ai pris conscience de l’universalité des violences faites aux femmes. Celles-ci ne sont pas inhérentes à une culture. J’ai été victime de mariage forcé. Le patriarcat est partout. Je n’avais pas pensé m’engager en politique. J’étais militante de base au Parti communiste, mais quand j’allais sur le terrain, c’était en tant que citoyenne, pas en tant que politique. Un jour, une camarade m’a proposé d’être sur la liste aux élections municipales.

AJ : Vous dites être une militante avant tout. Quelle a été votre vie associative ?

M.D. : Je cherche à établir des ponts entre personnes de cultures différentes. J’ai monté une association « Art, culture et civilisation », pour montrer les points communs entre les différentes cultures. Je travaillais avec différentes associations de la ville. Avec « Salut les copains », qui promeut la fabrication du pain, on a fabriqué les pains du monde. Avec « Les enchantières », qui regroupe les artisanes du bâtiment et propose aux femmes des ateliers pour apprendre le bricolage, on a montré qu’il n’y a aucune raison que le bâtiment soit un domaine réservé aux hommes. Au Mali, ce sont les femmes qui fabriquent. Nous avons ensemble réalisé une exposition de photographies qui montrait cela. Avec « Les ouvriers de la joie », on a travaillé sur les danses paysannes dans le monde. Le dernier projet que j’ai fait s’appelait « Paroles de Montreuilloises ». J’ai interviewé des groupes mixtes et non mixtes sur la place de la femme. Notre base de discussion était un reportage sur le peuple Moso, en Chine, l’un des derniers à vivre sous un régime matriarcal. Nous venons tous au départ de cultures matriarcales. C’est l’arrivée des religions monothéistes qui a changé la donne, un peu partout dans le monde. À Montreuil, il y a d’ailleurs des restes de matriarcat. Les gens en parlent avec émotion. Montreuil est une ville où les gens se prennent en main, construisent et réfléchissent ensemble. Cela donne un appui pour mener des politiques de lutte contre le racisme et le sexisme.

AJ : Que voulez vous dire en avançant que « le patriarcat est partout » ?

M.D. : Quand on parle de l’excision, on a l’impression que cela ne concerne que les femmes de l’Afrique de l’Ouest. C’est pourquoi, j’anime des cours de biologie dans la langue maternelle des personnes dans les centres sociaux pour montrer ce que toutes les femmes peuvent avoir en commun. Je constate que les femmes ont en fait toutes les mêmes problèmes.

AJ : Comment a commencé votre travail d’élu ?

M.D. : J’ai pris mes fonctions pendant le premier confinement. Les violences contre les femmes s’étaient accrues. Les services étaient en télétravail. Les lieux où on pouvait accueillir les femmes étaient fermés. C’était un moment difficile. J’ai pu m’appuyer sur des personnalités féministes au sein de l’équipe municipale. Avec l’élu à la tranquillité publique, nous poursuivons un travail de formation au commissariat de Montreuil, déjà entamé lors de la précédente mandature. Le commissariat de notre ville avait très mauvaise réputation pour les femmes victimes de violences. On a recruté un travailleur social qui accompagne les femmes qui vont porter plainte.

AJ : Vous présentez-vous comme féministe ?

M.D. : Je suis féministe et j’assume ce qualificatif. Cependant, cela ne me pose pas de problème de travailler avec des femmes qui ne se reconnaissent pas dans ce terme. En tant que citoyenne, j’avais adhéré à un réseau d’association de défense du droit des femmes mis en place par ma prédécesseuse. Il s’appelle « réseau d’acteurs qui agissent pour le droit des femmes » car le qualificatif de « réseau féministe » aurait dérangé certaines femmes, qui peuvent avoir tendance à penser que c’est un concept de « blancs ». Je veille à avoir une approche inclusive, à ce qu’on puisse parler à toutes. J’ai la volonté d’assembler des femmes très différentes. Je trouve d’ailleurs qu’entre femmes, on se trouve facilement des points communs.

AJ : Comment la ville soutient-elle les associations féministes ?

M.D. : Il y a beaucoup d’associations à Montreuil. La ville les soutient en leur allouant des subventions ou en leur donnant des espaces d’expressions. Les colleuses à Montreuil ont le droit de coller partout et dans toutes les langues. Vous en verrez sur les murs des slogans en français et en soninké. Les services de nettoyage ont pour instruction de ne pas les décoller. La ville a donné un terrain aux Enchantières, qui construisent une outilthèque pour que les femmes puissent emprunter des outils et faire des chantiers solidaires chez elles. La Maison Thérèse Clerc, espace d’accueil pour les femmes victimes de violence et lieu de débat féministe, reçoit des subventions de fonctionnement.

AJ : Quels sont les autres axes de votre politique ?

M.D. : La ville mène différentes actions concrètes. Montreuil lutte, par exemple, contre la précarité menstruelle. Dans tous les services publics municipaux, des distributeurs gratuits de protections hygiéniques respectueuses du corps de la femme et de l’environnement ont été installés. On a 14 points sur la ville, dans lesquels chacune peut se servir à volonté. Dans les écoles, on travaille pour créer des cours de récréation non genrées. Quand on refait les écoles, on y fait attention. La municipalité applique une budgétisation sensible au genre. Quand on dépense un euro, celui-ci doit bénéficier à autant de femmes que d’hommes.

AJ : La ville cherche aussi à rendre visibles les femmes…

M.D. : Pour toutes les nouvelles rues, on cherche en effet à donner des noms de femmes. Nous sommes d’ailleurs l’une des villes avec le plus fort taux de noms de femmes sur les plaques de rues, même si nous n’avons que 14 % de plaques de rue féminines. Montreuil travaille aussi à valoriser ces héroïnes invisibles. Pendant la pandémie de covid, les femmes étaient en première ligne. Quand on parlait des soignants, les trois quarts étaient en réalité des soignantes. La mairie a affiché sur son fronton une banderole « Nous sommes toutes des héroïnes » pour dire son soutien à ces héroïnes de l’ombre. La ville s’efforce, au moment des recrutements, d’avoir autant de femmes que d’hommes, même au plus haut niveau. Souvent plus on monte dans la hiérarchie, moins il y a de femmes. Des statistiques ont été faites. La ville mène une réflexion là-dessus. Si Montreuil est féministe, c’est que les agents comme la population y sont ouverts. Le politique aide mais la dynamique vient d’en bas.

AJ : Une des ambitions est de faire changer les mentalités. Que fait la ville en matière de formation ?

M.D. : On forme tous les éducateurs sportifs, animateurs, homme et femme, pour qu’ils connaissent le cycle féminin et que les règles ne soient plus un tabou. Une jeune fille qui a ses règles pour la première fois peut aller voir n’importe quel adulte. Celui-ci doit être en capacité de lui expliquer ce qui lui arrive et lui proposer des serviettes hygiéniques. On forme les policiers dans les commissariats pour qu’ils reçoivent bien les femmes qui portent plainte pour des faits de violence. Les policiers, comme la société dans son ensemble, ont tendance à minimiser les faits, ne prennent pas en compte la violence psychologique. C’est en train de changer grâce à la formation.

AJ : Montreuil est-elle une ville à part sur ce sujet ?

M.D. : C’est une ville exemplaire. La mairie est d’ailleurs sollicitée par des villes qui veulent s’inspirer de nos actions, savoir comment mettre en place une Maison des Femmes ou une budgétisation sensible au genre. Nous avons la chance d’être implantés en Seine-Saint-Denis, un département pionnier en matière de droit des femmes. Cela donne lieu à des interactions positives. Nous sommes très soutenus par l’Observatoire de l’égalité femmes-hommes, structure départementale unique en France, et par le centre régional Hubertine Auclert, qui nous aide à former nos agents de police. Ces structures sont des ressources documentaires et humaines.

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