Histoire curieuse de la gravure (III)

C’est l’enfance de l’art

Publié le 09/09/2019

« Je ne suis pas expert et je ne veux point l’être. J’aime les vieilles choses pour le plaisir qu’elles me procurent, sans chercher à m’ériger en pontife de la curiosité », assurait Paul Eudel (1837-1912), dans son ouvrage intitulé : Trucs et truqueurs au sous-titre évocateur : « altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées », dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907. Nous poursuivons cet été, la lecture de cet intéressant reportage au sein du faux, en nous penchant sur la gravure. BGF

BGF

« Cléanthe tout à la joie de sa trouvaille, décide de la mettre à jour avant de porter sa gravure chez l’encadreur. Avec des précautions infinies, il fend au canif les bandes de papier du Bulletin de la Grande Armée, qui couvrent le revers. Il arrache un à un les clous rouillés. Il enlève le carton de monture.

– Tiens ! La gravure est collée en plein. Mauvaise affaire ! Avec une pointe d’inquiétude, il prend sa chère Duchess et s’approche de la fenêtre.

– C’est drôle ! Maintenant qu’elle n’est plus sous verre, elle me plaît moins. Les traits sont flous, les teintes ne sont pas naturelles, les marges semblent bien blanches. Serait-ce un mauvais tirage ?

Pour s’en assurer, il porte la pièce à M. Danlos, un des plus avisés experts en gravures de Paris, et celui-ci, sans hésiter, sort une épreuve identique d’un carton.

– Tenez, voilà votre gravure. C’est la réimpression de la chalcographie de Berlin. Je vends 50 francs cette admirable copie.

– C’est bien ce que je pensais, fait l’amateur, et je l’ai payée ce prix-là (Cléanthe ne convient jamais de ses bévues). Mais expliquez-moi donc comment mon épreuve a l’air beaucoup plus vieille que la vôtre, et pourquoi elle est collée en plein ?

– C’est l’enfance de l’art. Elle a été collée pour empêcher de découvrir le cachet de la « Reichsdruckerel » que toutes les reproductions portent au verso ; elle a l’air vieux parce qu’elle a séjourné un mois ou deux dans une cave humide.

– Je m’en doutais, grand merci.

Et Cléanthe, dissimulant sa déconvenue, s’en va avec sa pseudo Duchess of Devonshire.

Naturellement, cette farce à deux personnages du marchand et de l’acheteur, la gravure servant de décor, se joue avec des variantes infinies. Tantôt, c’est la veuve d’un capitaine réduite à ses dernières ressources, qui vient vous offrir le Compliment et les Bouquets (qu’un avisé marchand lui a confié la veille au soir). Tantôt, c’est un vieux domestique de confiance qui a hérité de son maître cette superbe Promenade publique (imprimée le mois passé à Montrouge). À Londres, un quidam, marié à une jolie femme, fait offrir par sa moitié sa marchandise de contrebande à de galants gentlemen, au saut du lit, tandis qu’ils ont les yeux encore mal ouverts.

L’honnête province elle-même prête à ces corsaires de l’estampe le vernis de sa vertu plusieurs fois séculaire. Ces mécréants lui envoient en nourrice des enfants sans état civil, et le parisien échoué en Bretagne, dans un petit trou pas cher, découvre par hasard au-dessus de sa toilette le Déjeuner à l’anglaise, d’après Lawrence, qu’il achète 300 francs et qui en vaut 25.

Ce dévergondage de contrefaçon provient, comme toujours, des prix excessifs atteints depuis dix ans par les mezzotintes en couleurs. En 1877, après la vente Béhague, M. Bocher, l’auteur d’un ouvrage estimé sur les gravures du XVIIIe siècle, disait à l’expert : « Vous avez fait là la plus belle de toutes les ventes d’estampes. C’est l’apogée de la gravure. Désormais, les prix ne pourront que descendre ». »

(À suivre)

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Référence : LPA 09 Sep. 2019, n° 147q3, p.15

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