Les mémoires d’un bibliophile (LII)

Publié le 14/08/2019

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile parue en 1861. Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile, et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous reprenons, cet été, la publication de la Lettre IX consacrée aux « Écrivains du règne de Louis XIV ». BGF

BGF

Je possède deux éditions complètes des Œuvres de l’abbé de Saint-Réal, notamment la plus jolie de toutes, celle d’Amsterdam (1740), exemplaire remarquable sous tous les rapports. J’ai, du diamant de cet écrivain (je veux dire la Conjuration des Espagnols contre Venise), outre le délicieux in-18 de l’imprimerie de Monsieur, 1781, qui fait partie indispensable de toutes les bibliothèques d’amateur outre l’édition sur plus grand papier, sortie de la même imprimerie en 1788, j’ai l’édition princeps (Barbin, 1674), beau volume in-12, de première reliure, doré sur tranche, et d’une irréprochable conservation. Le petit in-18 a été, comme il lui appartenait, relié avec luxe en maroquin de choix.

Je rappellerai, à l’occasion de cet ouvrage, un petit livre italien, resté célèbre et cité par Saint-Réal comme un des principaux documents qui se rattachent à la Conjuration des Espagnols : le Squitinio della liberlà veneta. Je l’ai cherché assez longtemps sans pouvoir le rencontrer. Enfin un exemplaire de l’édition de 1619 fut dédaigneusement jeté dans les lots d’une vente qui eut naguère quelque retentissement. C’est là que j’ai eu la satisfaction de recueillir ce que de plus habiles sans doute n’avaient pas jugé digne de leurs collections…

Enfin, il est des écrivains qui viennent également à l’esprit, soit qu’on songe au XVIIe, soit qu’on songe au XVIIIsiècle, parce que, comme plusieurs de ceux dont j’ai parlé dans ma dernière lettre, ils forment, à quelques égards, une demi-transition d’un siècle à un autre ; ainsi, sans trop m’arrêter à l’époque où ils ont le plus écrit, le plus marqué, je m’impressionne toujours comme malgré moi, de la pensée que Fontenelle, Lamotte, Rollin, Vertot, l’abbé d’Olivet, Jean-Baptiste Rousseau, Lesage (et à ce sujet je remarquerai que j’ai le Gil Blas de l’infortuné Roucher), que même l’abbé Prévot, appartiennent tous au grand siècle, soit en ligne directe, soit en ligne collatérale. Ce sont, comme dit le poète anglais : Kindred Spirits, et, dans les soins que j’ai eu à leur donner, j’ai constamment été fidèle à cette pensée.

Tel est, Madame, l’ensemble des écrivains du règne de Louis XIV, auxquels je rends, dans mon cabinet, le culte matériel et moral qui leur appartient. Le nombre en est moins considérable que celui des écrivains des temps précédents, et que celui des écrivains du temps qui a suivi ; mais il en est ainsi, vous le savez, de toutes les choses d’élite ; et si ma lettre est aussi moins longue, si je me suis moins arrêté sur des éditions rares, sur de petits détails de fantaisie, c’est que le fond a dû emporter la forme, et que j’eusse été honteux de me laisser entraîner par des niaiseries bibliographiques, à l’occasion de ces grands noms qu’il suffisait de prononcer pour commander l’intérêt. J’en ai, du reste, passé un certain nombre ; les uns parce qu’ils étaient d’une moindre importance, les autres parce que j’aurai à vous en parler plus tard. Enfin, peut-être en est-il que j’omets involontairement, tout en les ayant là presque sous les yeux. Quel est celui qui, s’occupant de combiner une réunion d’amis intimes, n’a pas oublié parfois d’y appeler telle de ses bonnes relations qu’il aurait été pourtant fort heureux d’y voir ?

(À suivre)

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Référence : LPA 14 Août. 2019, n° 146s7, p.16

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