Les mémoires d’un bibliophile (LIII)

Publié le 04/09/2019

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans Mémoires d’un bibliophile en 1861. Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile, et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous entamons la publication de la Lettre X consacrée aux « Écrivains du XVIIIe et commencement du XIX». BGF

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« Mais ce que j’ai de plus précieux en ouvrages séparés de Voltaire, ce sont d’abord ses Éléments de Philosophie de Newton, avec un envoi de deux lignes à l’abbé de Sade, signé, comme il ne signa guère depuis, de « Voltaire » ; et surtout un exemplaire de La Henriade (édition de Londres, 1730), auquel ont été ajoutés par lui 54 vers, en trois passages différents : ce volume provient de la belle bibliothèque de M. Jérôme Bignon.

J’ai de Jean-Jacques Rousseau, pour lequel je me sentis toujours un peu plus de prédilection, la presque totalité des éditions originales : son premier, son célèbre Discours, couronné par l’académie de Dijon. Sur les marges du discours sont de nombreuses notes, d’une assez belle écriture qui m’est restée jusqu’ici inconnue. Ces notes critiques, très souvent justes, sont habituellement modérées. J’ai les éditions primitives du Contrat social, de la Nouvelle Héloïse, de l’Émile et de la Lettre de M. de Beaumont, ces deux derniers in puris.

En souvenirs directs de Rousseau, j’ai un volume composé de pièces de divers auteurs, auquel il a fait une table et mis d’autres indications de sa main ; mais j’ai une plaquette à laquelle j’attache beaucoup plus de prix. Jean-Jacques Rousseau écrivait à Madame de Créquy, le 16 octobre 1751, qu’elle verrait, avant le public, sa Lettre en réponse à M. Gauthier, touchant son premier discours. Eh bien ! la plaquette dont je parle est un exemplaire de sa réponse avec cet envoi autographe : À Madame la Comtesse de Créquy. C’est là, bien certainement, la communication à laquelle il s’était engagé. Du reste, comme je l’ai fait pour Voltaire, comme je le fais pour tous les auteurs dont les ouvrages ont donné lieu à de graves controverses, j’ai recueilli toute réfutation sérieuse des principes de Jean-Jacques Rousseau, notamment le Déisme réfuté par lui-même, de Bergier. Enfin, sur Voltaire comme sur Rousseau, j’ai tout pamphlet un peu piquant.

J’ai souvent entendu dire à maint professeur qu’après avoir réglé le rang des quelques premiers sujets dans tous les genres de sciences, il n’y avait plus guère moyen d’établir un ordre de capacité, croissant ou décroissant. Cela est vrai aussi des hautes intelligences arrivées à leur zénith, des bons écrivains d’une grande époque. Après ceux que j’ai nommés les premiers, Montesquieu, Rousseau, Voltaire, Buffon (toujours en réservant les grandes illustrations de notre temps), l’on peut bien éprouver, arrêter des préférences suivant le sujet et la nature des écrits, suivant les principes qui en forment le fond, mais les degrés, les nuances du talent échappent à une appréciation rigoureuse, et restent entièrement livrés au goût plus ou moins sûr, ou plutôt à la sympathie personnelle des lecteurs. Je prendrai donc ici comme toujours, Madame, ces écrivains en masse, mentionnant rarement mes préférences particulières, et me bornant à indiquer mes principales possessions ».

(À suivre)

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Référence : LPA 04 Sep. 2019, n° 147q2, p.23

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