Les mémoires d’un bibliophile (LIII)

Publié le 21/08/2019

Jean-Baptiste Tenant de Latour (1779-1862) est qualifié, dans les dictionnaires, de bibliographe français. En 1846, il fut nommé bibliothécaire du roi Louis-Philippe Ier, au palais de Compiègne. Une charge qui était justifiée. La somme de ses connaissances a été réunie dans ses Mémoires d’un bibliophile parus en 1861. Cet ouvrage se présente sous forme de lettres à une femme bibliophile, et se compose de nombreuses réflexions sur la bibliophilie, les écrivains et le monde des lettres. Nous entamons la publication de la Lettre X consacrée aux « Écrivains du XVIIIe et commencement du XIX». BGF

Mémoires d’un bibliophile

BGF

J’aborde, Madame, sinon la partie la plus importante, du moins la partie la plus étendue et la plus variée du long exposé de ce qui fait le fond de mes deux dépôts de livres, sorte de catalogue raisonné par lequel j’ai cru devoir établir la généralité d’une bibliothèque qui, fût-elle beaucoup plus considérable, ne pourrait me fournir la matière de lettres spéciales que par de rares et notables exceptions. Ce catalogue intime, que je qualifie ainsi parce que, contrairement à ceux qui sont une œuvre de spéculation, celui-là me touche au cœur, ce catalogue, je le terminerai par la série des écrivains de divers ordres qui ont brillé dans le XVIIIe siècle ; par celle des auteurs qui ont marqué les commencements du XIXe, soit que leur carrière littéraire ait pris son point de départ dans le siècle précédent ; soit qu’ils appartiennent exclusivement au nôtre ; enfin, par les traductions de tout genre qui, toujours utiles, parfois indispensables, et souvent recherchées pour leur propre valeur, ne doivent pas manquer à une réunion de livres où tout peut être appelé à servir dans un moment donné.

Je dois, pour le premier point, reprendre les choses exactement où je les ai laissées, n’ayant fait alors que prononcer les noms de quelques écrivains qui appartiennent au XVIIsiècle par la date de leurs débuts dans le monde des lettres, mais qui, par la prolongation de leur existence littéraire, ont pris rang dans le siècle qui a suivi.

J’ai réuni tout ce que j’ai pu du savant, de l’aimable Fontenelle, qui, à un grand nombre d’égards, est un de mes auteurs d’affection. J’ai même ce livre que lui attribue un simple titre, sans autre autorité : l’Histoire de la république des Ajaoiens, qui n’est pas de lui, suivant quelques-uns, mais dont l’auteur est resté complètement inconnu, m’a positivement assuré feu M. Barbier. J’ai la première édition des Mondes, qui ne contenait encore que les cinq premiers soirs. Outre les meilleures éditions des divers ouvrages de Vertot, j’ai la première des Révolutions de Portugal, publiée en 1689, sous le titre de Conjuration : l’on trouve en tête une épître dédicatoire à Madame la Dauphine, qui a été supprimée dans les éditions suivantes, je ne sais pourquoi ; j’aurais dû dire, en parlant de Fontenelle, que j’ai un exemplaire du Jugement de Pluton qui porte la signature, assez rare, de l’abbé de Vertot, et, à côté, son nom imprimé en lettres rouges : ce volume provient de la bibliothèque de M. d’Argenson.

Mais un nom qui se lie étroitement à Fontenelle, c’est le nom du spirituel Lamotte. J’ai un bel exemplaire de ses Œuvres complètes. J’en ai un de ses Fables qui fut celui de l’abbé Terray. J’en ai un, surtout, de ses Odes, avec un envoi de plusieurs lignes à son confrère Danchet.

Enfin, de Jean-Baptiste Rousseau, un des membres de cette pléiade intermédiaire dont je rappelle ici quelques noms, j’ai réuni un assez grand nombre d’éditions primitives, notamment celle de Soleure (1712), la première que donna Rousseau lui-même, voulant atténuer, par-là, le mauvais effet de ces odieuses publications que j’ai aussi, dont les libraires hollandais faisaient, à force de pièces, supposées quelquefois, quelquefois très authentiques, des objets de curiosité. J’ai recueilli tout ce qui se rattache au procès des fameux couplets, et, par surcroît, le Mémoire de Boindin, publié séparément avec le corps du délit, gravé en fac-similé. Rousseau s’est assez bien soutenu, comme poète, contre nos singuliers dédains, niais j’ai peine à m’expliquer la sorte d’oubli dans lequel est tombée sa Correspondance très peu remarquable sans doute, en tant que production épistolaire, mais où les matières littéraires sont souvent entourées de beaucoup d’intérêt.

(À suivre)

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Référence : LPA 21 Août. 2019, n° 146x6, p.16

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