Histoire curieuse de la ciselure et dorure (VIII)

Une pendule audacieusement maquillée (II)

Publié le 19/08/2019

« Je ne suis pas expert et je ne veux point l’être. J’aime les vieilles choses pour le plaisir qu’elles me procurent, sans chercher à m’ériger en pontife de la curiosité », assurait Paul Eudel (1837-1912) dans son ouvrage intitulé Truc et truqueurs au sous-titre évocateur : « Altérations, fraudes et contrefaçons dévoilées » dont nous avons retrouvé la dernière édition, celle de 1907. Nous poursuivons cet été, la lecture de cet intéressant reportage au sein du faux, en nous penchant sur les bronzes ciselés et dorés.  BGF

Trucs et truqueurs, Paul Eudel

BGF

[Paul Eudel poursuit la description de cette pendule encombrée d’attributs révolutionnaires qui vont révéler quelques surprises]. À droite, un homme du peuple, jeune et robuste, s’appuyait sur le cadran, la main droite ouverte, la gauche montrant la ruche bourdonnante. Il avait à ses pieds des gobelets, une bouteille et un rouleau de papier sur lequel on lisait : « Le cri du cœur, dialogue entre l’Esouflé (sic) et Francœur ». Les aiguilles, un peu trop fines pour le cadran et bien ciselées, représentaient des lances, des haches, un étendard. Sur le socle, à la partie supérieure, deux médaillons en porcelaine de Sèvres, sans intérêt, du reste, jetaient la seule note discordante dans l’ensemble. Que venaient faire là ces médiocres céramiques ? N’aurait-il pas mieux valu un socle nu que des ornements d’aussi mauvais goût ?

Le possesseur de la pendule résolut de les enlever. Avec d’infinies précautions, il soulève une des plaques. Les vis cèdent, le fâcheux décor tombe. À sa grande surprise, il trouve, à la place, une grande et superbe fleur de lis. Vite, il passe à l’autre médaillon. Seconde fleur de lis, en tout semblable à la première. Que veut dire cela ?, fit notre amateur. Et le voici qui regarde sa pendule dans tous les sens, comme s’il venait de lui entendre sonner quatorze heures au lieu de midi.

À cet examen prolongé, il lui semble découvrir des anomalies qui ne l’avaient pas frappé au premier abord. La ruche n’est-elle pas un peu petite pour le cadran ? On dirait qu’elle s’ajuste mal sur les rais du soleil. Si elle était rapportée, elle aussi ? Avec les mêmes précautions, il s’attaque à la ruche. Il la démonte. Elle cachait — ô profanation ! — un profil de Louis XVI !

Il passe aux livres. On avait rajouté, sur une mince feuille de cuivre doré, des titres factices. Les véritables réapparaissent et il lit : « Il veut notre bien./ Notre bonheur sera sa gloire./ Il est plus beau que le soleil ». La même opération découvre la brochure du crieur. C’est l’Édit du Roi, de 1774. Les attributs militaires ont été rajoutés, les aiguilles changées ; bref, c’est une toilette complète que le premier propriétaire de la pendule lui a fait subir à l’approche de la tourmente révolutionnaire.

Habilement, il a fait disparaître l’image et les attributs du despotisme, mais, en homme rangé et économe, il n’a pas voulu détériorer sa belle pendule et s’est contenté de la transfigurer. Notre amateur croyait avoir acheté le symbole de la foi d’un pur jacobin. Il n’avait plus devant les yeux que la subtilité pusillanime d’un prudent opportuniste.

Il se consola cependant de sa mésaventure, car c’était un homme de goût, digne d’apprécier un véritable objet d’art. Il serra précieusement les attributs révolutionnaires et il écrivit sur le socle : « Je suis l’oiseau, voyez mes ailes,/ Je suis souris, vivent les rats ».

(À suivre)

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Référence : LPA 19 Août. 2019, n° 146x4, p.15

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