VOYAGE EN GRÈCE (LII)

EN ÉTOILE, DANS LES ÎLES ÉCHINADES ET DANS L’ÉPIRE
Publié le 16/08/2019

Quoi qu’on en dise, la Grèce est notre mère. Les lieux, les pierres et les monuments sont comme un rappel de notre civilisation. René Puaux (1878-1937) publia un Nouveau guide de la Grèce en 1937 à la Société française d’éditions littéraires et techniques. « L’intérêt de ce livre m’est apparu, un soir d’été, au cours d’une promenade sur l’esplanade du Phalère », disait-il. Il n’avait trouvé dans aucun guide les récits des traditions légendaires du Phalère et son histoire. Il résolut de « rédiger un guide de tout autre ordre, celui du Touriste Poète » qui ne manque pas d’ironie. Nous poursuivons notre promenade en Étholie et dans les îles Échinades. BGF

Carte de la Grèce

DR

Dans les environs du port Missolonghi, que Byron et la guerre d’Indépendance ont immortalisé, se trouvent les ruines de Pleuron. C’est là que vous devez situer la fameuse histoire d’Ansée, fils de Neptune et d’Astypalée. L’un de ses vignerons, qu’il maltraitait, lui prédit qu’il ne boirait jamais le vin de sa vigne. Le maître se railla de cette prédiction. Au lendemain des vendanges, comme il allait goûter le vin nouveau, on vint lui annoncer qu’un sanglier ravageait son vignoble. Il posa sa coupe, courut sus à l’intrus, reçut un coup de boutoir et mourut. C’est de là qu’est venu l’illustre proverbe : « Il y a loin de la coupe aux lèvres ». Cela vaut un pèlerinage.

À l’est d’Ithaque, le long de la côte d’Acarnanie, se trouve le petit archipel des îles Échinades (ou Kurtzolari) au large duquel se déroula la fameuse bataille de Lépante (6 octobre 1571). Lord Byron, tentant, en janvier 1824, de gagner Missolonghi, dut ici jouer à cache-cache avec une frégate turque. N’ayant jamais rencontré un humain ayant débarqué aux Échinades, il m’est difficile d’en présumer le charme. L’une de ces îles ne serait autre que la métamorphose rocheuse de Périmèle, fille d’Hippodamos, séduite par Acheloüs et jetée à la mer sur l’ordre d’un père intransigeant. Parmi les visiteurs illustres des Echinades, on ne signale qu’Alcméon, fils d’Amphiraüs et d’Eriphyle qui tua sa mère pour venger son père et espéra échapper aux Furies en se cachant dans cet archipel peu fréquenté. Il emportait avec lui le fameux collier d’Eriphyle. C’est dans les parages des îles Echinades que, selon Plutarque et Rabelais, le pilote Thamus entendit clairement, le vent étant complètement voix qui l’appela trois fois et lui ordonna d’annoncer que « le grand Pan était mort ». Et quand Thamus proclama la nouvelle, la terre frissonna de plaintes et de gémissements et les marins furent saisis d’épouvante. Tibère fit appeler et comparaître Thamus devant une assemblée de théologiens. Le Christianisme était apparu dans le monde.

Si vous faites ce voyage [dans l’Épire à Actium] vous pourriez amèrement regretter n’avoir pas les Trophées de J.-M. de Hérédia dans votre poche. Voici les vers du sonnet que vous voudriez déclamer sur le bastion vénitien de Preveza, en regardant le golfe d’Arta et la mer Ionienne : « Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns/ vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,/ Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires:/ Et sur elle courbé, l’ardent Imperator vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or/ Toute une mer immense où fuyaient des galères ».

Sur les ruines du temple d’Apollon Actios, de l’autre côté de la passe, il vous sera difficile de recommencer cet exercice de diction héroïque. Il vous faudra autre chose. Des jeux actiaques, qui se célébraient tous les trois ans, il n’y aurait rien d’exceptionnel à retenir si nous n’avions appris qu’on y abandonnait aux mouches le cadavre d’un bœuf sacrifié, avec la conviction que ces insupportables insectes, gorgés de sang, s’en iraient pour ne plus revenir (ce qui était et sera toujours une illusion). Les mouches ont joué dans le bassin oriental de la Méditerranée un tel rôle qu’une divinité, Achor, était censée vous protéger contre elles.

(À suivre)

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Référence : LPA 16 Août. 2019, n° 146x2, p.15

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