Coronavirus : « Il n’y pas de chômage partiel aux États-Unis »

Publié le 09/06/2020 - mis à jour le 10/06/2020 à 9H10

Peu touché par la pandémie du Covid-19 il y a encore quelques semaines, les États-Unis sont désormais le pays qui dénombre le plus de décès du virus. Outre-Atlantique les mesures sanitaires varient selon les États, l’impact économique aussi. Laurence Ruiz, associée et cofondatrice d’Orbiss, un cabinet d’experts-comptables spécialisé dans la croissance des entreprises françaises aux États-Unis, juge qu’il est difficile pour les entrepreneurs hexagonaux d’assimiler les différences culturelles entre les deux pays. Surtout en temps de crise.

Les Petites Affiches : Quelle est la situation aux États-Unis ? Comme en France, seules les activités essentielles sont autorisées et les autres salariés sont-ils en télétravail ?

Laurence Ruiz : À New-York, où nous sommes basés, tout est à l’arrêt et la ville est déserte. Un article récent disait que la ville qui ne dort jamais s’est finalement endormie, c’est un bon résumé de la situation. À New-York, tous ceux qui le peuvent sont en télétravail, les magasins et les restaurants sont fermés. Mais ceci n’est pas forcément le cas dans d’autres États et villes américaines.

Nous avons des clients installés en Pennsylvanie qui indiquent que les usines continuent de tourner, même si les conditions de travail et de sécurité sont revues. Ainsi, tout n’est pas mis à l’arrêt aux États-Unis car des États sont très peu touchés par la pandémie.

LPA : Qu’en est-il des entreprises, les ravages économiques font-ils craindre le pire outre-Atlantique ?

L. R. : Cela dépend de l’industrie. Tout ce qui est retail (vente au détail) est fermé depuis un mois, ce qui entrave bien évidemment l’activité et le chiffre d’affaires d’enseignes physiques. Nous pouvons faire le même constat pour les surfaces alimentaires : les gens n’étant plus dans les rues, ils consomment moins.

En revanche, le business to business (services entre entreprises), réalisé notamment par les start-up et via les nouvelles technologies, se poursuit et on a comme une impression de continuité. Nous avons, par exemple, de nombreux clients dans la publicité qui disent ne pas ressentir l’impact pour l’instant. Cela dépendra aussi de la durée de cette crise. Mais la confiance règne encore chez nos clients, ils continuent d’avancer et restent optimistes. Ils n’expriment pas vraiment d’angoisses pour l’après.

LPA : Quelles sont les principales difficultés que rencontrent en ce moment les entreprises françaises expatriées aux États-Unis ?

L. R. : L’approche très différente du rôle de l’État ressort beaucoup actuellement. Quand Emmanuel Macron a effectué son premier discours, le jeudi 12 mars, tous les Français le lundi matin m’ont téléphoné en me demandant : « Et nous aux États-Unis comment fait-on avec le chômage partiel ? Qu’avons-nous comme aide ? ». Je leur ai expliqué qu’aux États-Unis  le chômage partiel n’existe pas, c’est du chômage tout court et que le gouvernement n’allait pas payer le salaire d’employés qui ne travaillent plus. Aux États-Unis, les employeurs licencient. Mes clients ont réagi en se disant : « Nous ne pouvons pas faire ça ». Or cela fonctionne de cette manière ici. Les 3-4 premiers jours, j’ai passé des heures à clarifier la situation, à expliquer finalement la différence culturelle entre les deux pays.

Par la suite, le gouvernement fédéral a tout de même annoncé des aides. L’une d’entre elles a été particulièrement mise en avant, c’est le PPP (Paycheck protection program). Avec cet outil, le gouvernement fédéral promettait l’octroi d’un emprunt de 2,5 fois le montant d’une paye moyenne. Par exemple, si la société avait un montant de dépense pour ces salaires de 10 000 $ en moyenne en 2019, l’État fédéral octroyait un emprunt de 25 000 $. Un emprunt qui pouvait se transformer, si vous vous engagiez à ne pas licencier et à vous en servir pour payer les salaires, en subvention. C’était donc très intéressant a priori, c’est la première fois que le gouvernement américain mettait en place une telle mesure. Malheureusement, le budget alloué à l’aide a été épuisé en une dizaine de jours. On ne sait pas réellement où est parti l’argent. On suppose que tout a été absorbé par des grosses sociétés américaines. On a un seul client qui a touché le PPP promis, et seulement une partie. Orbiss a également tenté sa chance et nous n’avons rien reçu pour l’instant.  Pour l’heure, aucune autre aide américaine n’est venue officiellement suppléer celle-ci.

LPA : Les entreprises sont donc totalement livrées à elles-mêmes dans cette crise ?

L. R. : Quelques autres mesures ont été annoncées, mais elles restent très légères. Il va, par exemple, y avoir un décalage des charges patronales même si elles ne représentent pas grand-chose aux États-Unis. Un crédit de 5 000 $ par salarié va également être mis en place mais là encore, sur le territoire américain, cela représente peu financièrement.

LPA : Vous précisiez que vos clients restaient tout de même optimistes ?

L. R. : Oui, globalement la confiance reste de mise. Aucune des personnes qui m’entoure ne m’a indiqué vouloir tout arrêter et rentrer en France. L’état d’esprit est positif.

LPA : Certains entrepreneurs ou entreprises qui souhaitaient se lancer à l’assaut du marché américain ont-ils décidé eux de revoir leurs plans et d’attendre quelques semaines, voire quelques mois ?

L. R. : Pour l’instant on ne voit pas trop les effets de la crise mais il est évident que l’on va avoir moins d’arrivées. Les visas ne sont plus délivrés pour pouvoir s’installer sur le territoire américain. Les frontières sont également complètement fermées. Cela ne sera pas sans impact sur cette année. Les intéressés vont plutôt miser sur une arrivée en septembre prochain ou en janvier 2021.

LPA : Quel impact cette crise peut-elle avoir à plus long terme sur l’attrait du marché américain ?

L. R. : On vient surtout aux États-Unis pour le potentiel de son marché. Si les ménages ont moins de moyens, s’il y a une baisse du pouvoir d’achat, le marché risque d’en pâtir. Mais les américains restent confiants en se disant qu’ils se sont toujours remis de ces crises. Il ne faut pas aussi oublier que le président Donald Trump joue sa réélection en novembre, il va donc mettre les moyens pour relancer l’économie. L’élection joue beaucoup sur la perception de cette crise aux États-Unis.

LPA : Quels conseils donneriez-vous à des entreprises françaises qui souhaiteraient à court ou moyen terme investir le marché américain ? Doivent-elles continuer sur leur projet ou le mettre de côté quelques temps ?

L. R. : Des potentiels clients ont appelé notre cabinet en nous affirmant que, puisqu’ils avaient du temps à cause ou grâce à la crise, ils souhaitaient avancer sur leurs projets. Je pense que c’est la meilleure démarche à suivre. Le marché américain n’est vraiment pas facile à appréhender, il faut être aidé et accompagné pour s’y lancer. C’est donc le moment ou jamais d’utiliser ce « temps libre » pour bien évaluer et préparer son arrivée aux États-Unis. Il faut continuer à mûrir « son » projet américain, pour être prêt le moment venu avec, par exemple, une équipe déjà recrutée, les premiers clients contactés.

De plus, les loyers devraient baisser à New-York, de bonnes affaires sont peut-être à faire dans les prochains mois puisque le budget alloué pourrait être revu à la baisse à cause de la crise sanitaire.

LPA : En temps normal, quelles sont les principaux obstacles auxquels doivent faire face les entreprises hexagonales pour s’installer aux États-Unis ?

L. R. : Le plus gros facteur est celui de la différence culturelle. Il ne viendrait à l’idée de personne d’aller au Japon, en Chine ou Inde sans se faire guider car, tendanciellement, on appréhende bien la différence culturelle avec ces pays. Le rapport aux États-Unis est différent. On parle tous plus ou moins bien anglais et on se dit instinctivement qu’on connaît le pays, via les films, ses grandes entreprises ou les voyages réalisés. On suppose que le pays « marche » comme en France. Mais en réalité, la différence de culture est d’autant plus violente qu’elle ne se voit pas de prime abord.

Le business ne s’effectue pas de la même façon aux États-Unis et en France, le management des équipes ne se pratique pas de la même façon, les opérations de marketing ne sont pas les mêmes. Lorsqu’une société souhaite investir le marché américain, il est conseillé de se faire aider de la même manière que si elle planifiait de s’installer en Asie.

Il est enfin important d’avoir du temps : du temps pour adapter le produit qu’une société souhaite implanter, du temps pour créer une nouvelle équipe, du temps pour établir un nouveau plan marketing. Le premier contrat signé se situe, en moyenne, au bout de 18 mois. Le temps est donc crucial, et l’argent aussi. New-York c’est 2 à 2,5 fois plus cher que Paris d’un point de vu salarial. Il est donc nécessaire de prévoir 18 mois de dépenses en chiffre d’affaires.

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Référence : LPA 09 Juin. 2020, n° 154e0, p.6

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