« Dans les yeux du procureur » : plongée à couper le souffle dans l’univers judiciaire

Publié le 13/09/2022 - mis à jour le 14/09/2022 à 16H04

« Je continue, car c’est tout ce que je sais faire. » Ainsi Jeanne Quilfen* conclut-elle son récit, témoignage foisonnant de la vie d’une magistrate. Non : elle s’accroche à ce métier difficile par passion pour le monde de la justice, découvert à 17 ans, et la certitude qu’il n’est ni blanc ni noir.

« Dans les yeux du procureur » :  plongée à couper le souffle dans l’univers judiciaire
Dans les yeux du procureur

 Vice-procureur (elle ne féminise pas son titre), elle carbure au café, pas au-delà de 14 h 30 pour éviter les insomnies. Nul besoin d’en rajouter, les nuits sont suffisamment courtes, a fortiori les semaines de permanence. Et puis il y a « ces fantômes » jaillissant de dossiers douloureux, qui perturbent le sommeil. Sans compter « les vies soudain bouleversées » des victimes ou des mis en cause, « l’irruption de la douleur », parfois de la colère, souvent d’un sentiment d’urgence dopé à l’adrénaline.

Le quotidien d’un représentant du ministère public, qui agit au nom de la société, est très éloigné de l’image d’Épinal. De lui, la mémoire collective ne retient que l’homme ou la femme en robe dont la voix porte haut pour requérir une peine de prison, forcément jugée trop sévère. Que sait-on des « sept ou huit appels en attente », prémices de nœuds procéduraux ou de confrontation, sur le terrain, avec la mort, la souffrance ? Imagine-t-on son trouble s’il s’estime « incapable de discerner le vrai du faux », comme dans le dossier de Léane, 6 ans ? Se doute-t-on de sa lutte intérieure contre son « infime parcelle de pouvoir (…) pour ne pas sombrer dans la caricature, l’outrance, la brutalité » ?

Ultime question, subsidiaire : à quoi reconnaît-on un bon livre ? En ce qu’il nous révèle de l’envers du décorum, en l’espèce du cérémonial pompeux des enceintes judiciaires ; en ce qu’il nous dit des émotions des magistrats, fréquemment dépeints sous un vernis de froideur.

« Il y a un mort, et c’est criminel »

Au travers de cas concrets, de récits bruts, funestes ou émouvants, Jeanne Quilfen raconte ses années en juridiction – plus d’une décennie, de « bébé substitut » à vice-procureur en passant par le siège, à l’instruction. Aucun besoin d’être juriste pour lire l’ouvrage d’une traite, tel un page-turner du genre autrefois littéraire true crime. Il rappelle le recueil du regretté Maître Mô, l’avocat Jean-Yves Moyart**. Une succession d’histoires brillamment écrites pour exposer sans fioritures un univers secoué de violence. Comme quand le téléphone sonne à une heure du matin, qu’elle entend « il y a un mort, et c’est criminel », que, trempée par la pluie, elle découvre le cadavre de Denis, tué par le fils d’une femme battue.

« Être parquetier, c’est mettre les mains dans le cambouis », partager avec les enquêteurs « l’enthousiasme, les déceptions, l’ébullition, la satisfaction quand les investigations aboutissent ». C’est regarder pour la 9e fois le film Donnie Darko et se retrouver, dix minutes plus tard, face à un cerveau sur le bitume, devant un hôpital psychiatrique. C’est traiter « sur site » la pile de dossiers pour épargner à la police « croulant sous le nombre d’affaires » d’appeler la permanence pénale (et patienter). C’est infliger des décisions que l’auteur admet « détester » comme la garde à vue des parents de Jules, bébé « secoué » qui mourra aux urgences pédiatriques. Passage obligé afin d’obtenir les explications du père qui finira par avouer.

Puis vient la nomination au poste de juge d’instruction, 120 affaires sur les bras, l’état de veille, la nuit, pour réfléchir, disséquer, éviter la prescription ou de longues détentions provisoires. Encaisser de plein fouet le chagrin de Laurence, partie civile, reconstituer les faits avec les mis en examen, interroger avec tact un businessman de la drogue. Et siéger aux assises, en correctionnelle, dans le cadre du « service pénal général ».

Jeanne Quilfen, aux « magnifiques yeux noirs de panda », aux tatouages qui ont « fait froncer les sourcils » d’Eugénie, sa greffière, retournera à ses premières amours : l’accusation. Elle y reverra Nicolas le récidiviste connu en début de carrière, mort exsangue dans son escalier. David, braqueur de boulangerie pour 200 €. Ewan, l’éternel délinquant…

Ainsi va la vie de la vice-procureur, fille d’une mère au tout petit salaire et très jeune orpheline de père, étudiante boursière. Enfant, Jeanne Quilfen voulait être prof d’histoire-géographie. Pour les justiciables, et les quelque 67 700 abonnés à son compte Twitter (@SirYesSir29), il est heureux qu’elle ait changé d’avis.

 

*Jeanne Quilfen est un pseudonyme. Dans les yeux du procureur, chroniques de la justice ordinaire, Éditions Hugo Doc, 284 pages, 17,95 €.

**Au guet-apens : chroniques de la justice pénale ordinaire, La Table ronde en 2011 ; Les Arènes en 2021 sous le titre Mô.

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