Sans les avocats, la justice est en apnée

Publié le 06/02/2020 - mis à jour le 06/02/2020 à 19H00

Au bout d’un mois de grève, la situation se tend dans les juridictions. Plusieurs incidents ont eu lieu à Dijon, Bordeaux ou encore Poitiers. Loeiz Lemoine, avocat spécialisé en pénal, s’indigne que l’on puisse tenter de rendre la justice sans les avocats. 

Les avocats sont en grève depuis cinq semaines et il faudrait vraiment débarquer d’Alpha du Centaure pour ne pas l’avoir remarqué. Tous les barreaux sont mobilisés, les bâtonniers ne désignent plus personne pour les commissions d’office, les permanences, l’aide juridictionnelle, bref tout ce que nous appelons l’accès au droit.

Dans toutes les autres affaires, avec des modalités qui peuvent varier, nous demandons des renvois quasi systématiques pour cause de grève.

Les avocats sont unis et soudés comme jamais dans leur colère et leur angoisse, face à la réforme qui les menace, et leur mobilisation a été l’occasion d’une prise de conscience historique de leur être en tant qu’avocats, ainsi que le soulignait récemment un confrère du barreau de Lyon.

Les manifestants brûlent de vieux codes devant le ministère de la justice, le 31 janvier 2020. (Photo : ©P. Cluzeau)

Les happenings des barreaux ont pris des formes diverses, certaines (lancer de robes, brûlage de codes) ayant soulevé quelques indignations sur le procédé, mais pratiquement aucune sur la légitimité du mouvement.

A l’exception du gouvernement, qui reste sourd tout en nous expliquant que nous n’avons rien compris et que nous ne savons pas compter (ce qui, comme disait Coluche, est exagéré), tout le monde comprend que nous nous sentons littéralement en danger de mort, sinon individuellement, au moins en tant que corps puisque cette réforme va nous couper un bras.

Greffiers, magistrats et justiciables sont compréhensifs…

Les greffes, les magistrats, à qui nous infligeons beaucoup de désagréments, des retards qui seront longs à rattraper et leur demanderont un travail supplémentaire, sont dans l’ensemble très compréhensifs, quand ils ne sont pas explicitement solidaires du mouvement. Les justiciables, soit qu’ils se retrouvent seuls à se défendre, soit que leurs affaires soient reportées, parfois très loin, montrent généralement, malgré cela, une remarquable sympathie pour notre cause. A de rares exceptions près, chacun comprend que notre action est à peine corporatiste et qu’au travers de la profession d’avocat, c’est la défense que nous défendons, et singulièrement celle des humbles.

Les avocats se rassemblent dans l’atrium du Tribunal judiciaire de Paris le 20 janvier 2020 pour protester contre la réforme des retraites (Photo : ©P. Cluzeau)

…mais d’inquiétants incidents surgissent

Pourtant quelques brèches se font jour, dans des conditions vraiment étonnantes.

Ainsi, il vient de se produire un incident que l’on n’aurait jamais cru possible : des avocats ont été empêchés d’accéder au tribunal administratif de Dijon ! D’après ce qu’on comprend, un huis clos a été ordonné dont il s’avère qu’il s’appliquerait même à l’avocat constitué dans le dossier !

Le terme n’a d’ailleurs jamais été aussi juste, puisque la sécurité a littéralement fermé l’huis au nez des avocats, y compris à celui de la consœur dont l’affaire devait être appelée à l’audience du jour !

On rapporte aussi que le tribunal correctionnel de Bordeaux, après avoir refusé des renvois (ce qui est son droit le plus strict), aurait refusé d’entendre les plaidoiries des avocats et serait parti délibérer en courant. On dit encore que les avocats auraient été physiquement empêchés d’accéder au tribunal judiciaire de Poitiers.

Empêcheurs de justice, à notre corps défendant

Or les palais de justice, les cours d’appels, les tribunaux, tous ces lieux sont notre maison. Malgré une pénible bunkerisation uniquement liée, on veut le croire, à des considérations de sécurité, et même si nous n’en avons pas toujours le sentiment, nous sommes chez nous partout où siègent des juridictions, partout où des personnes doivent être assistées ou défendues.

En refusant d’intervenir nous causons des souffrances, nous le savons, mais elles sont à l’égal de celles que nous ressentons, sans préjudice pour les conséquences financières, pour ne pas dire les sacrifices, consentis par un très grand nombre de cabinets. Nous comprenons très bien les réactions de désarroi voire d’hostilité à l’égard de notre mouvement ou de ses conséquences, et nous savons infiniment gré à ceux qui l’accompagnent ou s’en accommodent malgré les difficultés que cela engendre.

Nous sommes des auxiliaires de justice qui se sont provisoirement transformés en empêcheurs de justice, à leur corps défendant, mais on ne saurait pour autant se passer de nous.

Photo : ©P. Cluzeau

Le président du tribunal judiciaire de Bourges a bien voulu rappeler, dans une formule magnifique qui nous a touchés plus que nous ne saurions dire, que « ce sont les avocats qui font respirer la justice. Pour l’instant la justice est en apnée ».  Dite par un des nôtres, elle aurait été presque grandiloquente, prononcée par un chef de juridiction à la rentrée solennelle de son tribunal, elle dit en peu de mots l’indispensable place des avocats dans notre système judiciaire.

Oxygène frelaté

Pourtant, il semblerait que certains aient trouvé des scaphandres autonomes et des bouteilles d’oxygène frelaté qui leur permettent, croient-ils, de juger sans nous. Qu’ils sachent bien qu’ils sont sous respiration artificielle et que la Démocratie et la Justice (désolé pour les grands mots et les majuscules mais trop, c’est trop) ne peuvent exister sans nous.

Honneur à ceux qui le savent et qui souffrent de notre absence mais sans essayer de nous évincer ou de passer outre.

Honte à ceux qui croient pouvoir se passer de nous au point de nous claquer au nez, au propre ou au figuré, la porte de leur juridiction.

 

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