Retraites : « Les avocats se sentent maltraités depuis trop longtemps »

Publié le 09/01/2020 - mis à jour le 10/01/2020 à 10H27

Jeudi 9 janvier, à l’occasion de la journée interprofessionnelle de grève et de manifestations contre la réforme des retraites, les barreaux de France eux-mêmes en grève totale depuis lundi, on multiplié les actions symboliques. À Bordeaux, inspirés par ce qui s’était passé la veille à Caen, les avocats rassemblés sur les marches du palais de justice ont jeté leur robe.  Un signe de profond désespoir, estime  Caroline Laveissière, vice-bâtonnier de Bordeaux. 

Caroline Laveissière

Actu-Juridique : Le barreau de Bordeaux a-t-il voté la grève dure recommandée par le CNB ?

Caroline Laveissière : Notre barreau a voté la grève dure jusqu’à dimanche inclus. En pratique cela signifie pas d’audiences, ni civiles ni pénales, pas de désignations par le bâtonnier et pas d’expertises.  Lundi prochain la Chancellerie reçoit nos représentants et nous allons donc tenir un conseil de l’ordre ce vendredi pour étudier la possibilité d’une reconduction au moins jusqu’à mardi. Puis nous aviserons lorsque nous aurons eu connaissance du résultat de cette entrevue et des consignes du CNB. Si celui-ci décide de lancer un mot d’ordre de grève illimitée, nous sommes prêts à le suivre. Le barreau de Bordeaux l’avait déjà fait une fois en 2015 pour défendre l’aide juridictionnelle, la grève était totale et elle avait duré plus d’un mois.

Actu-Juridique : Comment expliquez-vous la détermination de votre barreau dans cette action ?

C.L. : Le barreau de Bordeaux compte 1800 avocats dont la très grande majorité exerce en petite structure et majoritairement judiciaire. Nos structures sont viables aujourd’hui mais si on double nos cotisations ce ne sera plus tenable. Si la réforme est adoptée les conséquences seront terribles. Nous avons déjà beaucoup de confrères fragilisés, ce sont souvent ceux qui s’occupent de défendre les libertés des plus démunis. La situation risque d’autant plus d’être critique chez nous que selon les chiffres du ministère nous sommes le barreau de France qui a connu la croissance démographique la plus forte et qui s’est aussi féminisée le plus vite.  A l’heure actuelle, notre système est très égalitaire. Que l’on ait eu une carrière linéaire ou des accidents de la vie, que l’on soit un homme ou une femme, chaque avocat touche 1400 euros de retraite par mois. Si l’on augmente nos cotisations on attaque la viabilité de nos cabinets, et au bout du compte en plus on baisse notre retraite et on ne nous permet plus de garantir comme aujourd’hui l’égalité et une pension digne. C’est d’autant plus injuste que nous partons assez tard à la retraite et vivons moins longtemps que les salariés et que nous reversons 100 millions d’euros par an au régime général.

Actu-Juridique : Comment réagissent les magistrats et les greffiers ?

C.L. : Jusqu’à présent les magistrats semblent comprendre les raisons pour lesquelles nous nous battons, même si tous ne partagent pas nos positions. Nous n’avons pas encore rencontré de résistance, ça se passe bien. Nos relations sont également fluides avec les greffes. Il est vrai que nous avons déjà défilé à leurs côtés dans cadre intersyndical quand il s’agissait en décembre de défendre les retraites mais aussi la pérennité du service public. Car ce qui est en cause avec la question de notre régime retraite, ce n’est pas seulement l’avenir de notre profession mais aussi par ricochet le sort du justiciable. Si on double nos cotisations retraite, des cabinets vont fermer, et les justiciables qui n’auront plus d’avocat près de chez eux renonceront à aller en justice. On va créer des déserts judiciaires et donc porter atteinte au service public de la justice.

Palais de justice de Bordeaux 9 janvier 2020

Actu-Juridique : Jeudi, vous avec mené une action de protestation sur les marches du palais. Les avocats bordelais ont  jeté leur robe à terre. C’est une image terrible qui suscite d’ailleurs certaines réserves…

C.L. : Nous étions 500 en effet sur les marches de la cour d’appel. Le bâtonnier a lu une motion de protestation et c’est de manière totalement spontanée que les confères ont jeté leur robe. Cela traduit à mon avis un malaise profond, il y a beaucoup de tristesse et d’abattement dans ce geste. Les avocats se sentent maltraités depuis trop longtemps. Je comprends qu’un tel geste puisse heurter. Il aurait été impensable il y a quelques années. A Bordeaux, nous sommes un barreau très calme, nous n’avons pas l’habitude des actions spectaculaires, c’est contraire à notre état d’esprit Il faut mesurer le niveau de désespoir que cela exprime. D’ailleurs, je n’ai pas vu que des jeunes avocats mais aussi des avocats honoraires jeter la robe. C’est très marquant d’ailleurs, le mouvement est intergnérationnel. Les jeunes sont les plus concernés, mais toutes les générations sont là ensemble. Et nous observons aussi la présence de tous les profils d’avocats, y compris ceux de nos confrères dont nous pensons que leurs cabinets seront moins affectés par la réforme. Il y a une vraie unité de la profession dans ce combat.

Actu-Juridique : Samedi 11 janvier le CNB appelle les avocats à manifester, votre barreau va répondre à l’appel ?

C.L. : Nous donnons rendez-vous à nos confrères samedi à 14 heures à Bordeaux, tous nos syndicats sont mobilisés. Si le CNB décide une grève illimitée la semaine prochaine, nous envisagerons d’autres actions. Nous sommes sensibles par exemple aux barreaux dans lesquels les confrères décident de donner leur sang c’est une manière de transformer toute cette tristesse en quelque chose de positif.

Propos recueillis par Olivia Dufour

À lire également nos entretiens avec le vice-bâtonnier de Saint-Brieuc, le bâtonnier des Hauts-de-Seine et celui de Lille.

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