Avocats : face à la pression du métier

Publié le 08/11/2017

À l’heure où l’on parle de plus en plus de bien-être au travail, où en sont les avocats face à leur stress ? Longtemps réduits au silence sur la question, ils ont désormais des outils pour favoriser la gestion de la pression dans l’exercice de leur fonction.

C’est une profession où la pression peut devenir reine. Où les enjeux, la charge de travail et les relations intra-professionnelles peuvent être si anxiogènes, qu’ils finissent par abîmer les avocats. Longtemps, ils ont souffert en silence. Mais ces derniers, soumis à un stress important, ne veulent plus se taire. A Paris, il faut attendre les mises en garde de Karine Mignon-Louvet, en 2010, alors présidente de la commission Prospective du CNB. « J’avais déposé un rapport Avocats et psychologie. En interrogeant des avocats jeunes et vieux, hommes et femmes, de petits ou grands cabinets, j’ai réalisé que la profession d’avocats était l’une des plus stressées et que les chiffres des dépressions, des arrêts maladie et autres maladies conséquentes (AVC, cancers…) étaient en forte hausse. Mais la réception par mes pairs de ce rapport a été très difficile, se rappelle-t-elle. L’avocat est celui qui sait tout, qui n’est pas dépressif, qui n’est pas stressé, qui n’a pas de problèmes, mais des solutions. » Il était dur de toucher à leur image. Pour Joël Jégo, coach pour avocats, trop souvent hélas, les avocats vont commencer sérieusement à se préoccuper de la gestion de leur stress lorsque leur corps aura parlé. « On est dans un monde où l’on n’a pas une éducation d’écoute de son corps. Plus on est dans un monde où le niveau d’intelligence requis est élevé, plus on est dans le mental, plus on est coupé de son corps », complète le coach pour avocats. Michaël Bernard, qui occupe également cette fonction, majoritairement auprès d’avocats, dévoile la même analyse. « Quand on va mal, ça ne se dit tout simplement pas ! Avocat, c’est un métier du paraître. Il ne faut pas avoir de failles, pas de problèmes. On gère ses émotions, on serre les dents et on défend ses clients, point barre. » Sahand Saber, avocat pénaliste, confirme. « Le droit étant notre instrument, le droit — et le droit seul — est ce qui nous intéresse », rappelle-t-il. Mais derrière cette posture, par ailleurs nécessaire, l’avocat est néanmoins sujet à de nombreuses sources de stress.

Un mauvais management en question

« Selon des sondages, la principale chose qui permettrait d’améliorer la qualité de vie des avocats, ce serait de former les associés au management. L’absence de reconnaissance, un relationnel compliqué, sans oublier la charge de travail, tous ces facteurs participent à ce que les avocats ‘’pètent les plombs’’. Alors quitte à travailler 16 h par jour, ils préfèrent partir et monter leur propre cabinet », éclaire-t-il. Et de compléter : « Les grands cabinets remarquent que les éléments efficaces partent, et que les bons potentiels ne veulent pas travailler pour eux, car ils ont une réputation de rouleaux compresseurs ». C’est notamment ce qui a motivé Sahand Saber, qui exerçait autrefois comme collaborateur. « Si j’ai lancé mon cabinet, c’est que je ne me voyais pas soumis à des process, des hiérarchies ou à des consignes qui ne me semblent pas optimales pour traiter un dossier », explique-t-il.

Un virage est pris dans la profession : les jeunes avocats ne veulent plus travailler sans même un « merci » ou sans même rencontrer le client », analyse Michael Bernard. Et les associés, avec leur « il y en a dix qui attendent votre place derrière la porte », un peu suranné, semblent avoir perdu de leur « aura ». Un tournant aurait-il été pris définitivement dans la recherche du bien-être ? Michaël Bernard est de cet avis. Au sein de la commission Qualité de vie du barreau de Paris, il a aidé à créer une journée du bonheur.  « Au départ [lors de ces journées], on parlait de stress, puis il y a eu un glissement vers du positif et la qualité de vie. On parle de la même chose, sauf qu’au lieu de dire c’est dur, mais ça pourrait être mieux ». Satisfait, il constate même, avec humour, que c’est l’un des événements annuels les plus populaires… « Derrière le bal des bâtonniers ! »…

Avocat 24 h/24 ?

Les sources d’apaisement sont les bienvenues, dans des emplois du temps bien chargés. « On peut effectivement dire que tout y passe : le téléphone peut sonner la nuit pour une personne placée en garde à vue qui réclame notre assistance, on peut être contraint de faire ses nuits blanches pour être prêt le jour J ou travailler le week-end parce que la semaine qui s’annonce va nous retenir en audience tous les jours », décrypte Sahand Saber. Il faut nécessairement se ménager et couper. On le fait. Tout cela dépend des périodes. Il faut savoir tenir son agenda et anticiper ». C’est un métier qui nécessite énormément d’investissement. « Ils doivent être tout le temps disponibles. Ils n’ont pas le droit à la déconnexion. Les clients doivent pouvoir les joindre à n’importe quel moment. Et quand je dis les clients, c’est aussi les confrères, l’associés, les magistrats. C’est un métier dans lequel on n’a pas vraiment de vie personnelle », rappelle Michaël Bernard. Le développement des nouvelles technologies, du volume d’emails, de l’instantanéité qui se développe de plus en plus et tout azimut est une source de stress croissante, confirme Joël Jégo. Par ailleurs, les avocats « sont pris en étau entre les exigences du cabinet et les attentes des clients », et, quand ils lancent leur propre affaire  « le stress peut alors venir du manque d’activité, de la peur du lendemain, pour ceux qui démarrent à leur compte et qui doivent tout recommencer à zéro », précise ce dernier.

Face à la plaidoirie et aux médias

Dans l’exercice propre de la fonction, loin des relations de bureau, se jouent aussi des « Comment faire face lors d’un procès médiatique, comment gérer la pression au moment des audiences et des interviews de journalistes ? ».

« La médiatisation d’une affaire ou son caractère polémique peut effectivement déstabiliser. Mais le travail d’une juridiction est de rendre une décision en droit. Ce qui se passe en dehors des salles d’audience ne doit pas déteindre sur l’intérêt de notre mission. Le métier d’avocat n’aurait pas de sens autrement », estime l’avocat pénaliste, qui représente actuellement l’une des parties civiles dans l’affaire Merah. Un procès long et difficile, auquel s’ajoute les affaires « courantes » de son cabinet.

Mais parfois, ce stress est positif. « J’ai actuellement une cliente qui est une jeune pénaliste. Elle se sent plutôt galvanisée à l’idée d’être face à des ténors du barreau, elle a ça dans le sang, mais attend plutôt de moi que le lui rappelle », précise Michaël Bernard.

Gérer la violence des situations

Sahand Saber, 34 ans, est avocat pénaliste à Paris. Longtemps, il a travaillé en droit des affaires. Son expérience en comparution immédiate, qui l’a placé « face à la violence judiciaire et à la capacité des tribunaux de broyer un homme, même pour des délits mineurs », l’a poussé à s’intéresser au droit pénal. « L’étude minutieuse et répétée d’un dossier nous amène souvent à voir que les choses ne sont pas si simples que la plainte déposée par le plaignant ou les PV de synthèse des services d’enquêteurs. Je sais aujourd’hui que la première approche d’une affaire est celle dont on doit immédiatement se départir, explique Sahand Saber. Une méthode minutieuse est indispensable, à la fois pour exercer dument la mission qui nous est confiée et pour notre équilibre personnel, et cela même face à des faits qui peuvent nous soulever le cœur. Il va sans dire que ce n’est pas toujours simple… ». Pas simple, voire très compliqué. Karine Mignon-Louvet se rappelle de collègues marqués par le suicide de confrères sanctionnés et qui n’ont pas tenu le choc ou partis en dépression pour une garde d’enfants octroyés à la mère. Le père, qui n’a pas tenu le choc, s’est suicidé. Des situations extrêmes qui nécessitaient de sortir du silence.

À chacun ses méthodes

La profession a depuis 2010 pris la mesure des risques, se réjouit Karine Mignon-Louvet. Grâce à son action, la commission Bien-être a mis en place un numéro « bleu » (0800 24 24 240), tenu par des psychologues 24 h/24, des formations continues ou initiales à l’EFB sur la gestion du stress, le développement personnel ou encore la qualité de vie au travail. Et même des stages de méditation de pleine conscience !

Parfois, les avocats préfèrent compter sur leurs propres ressources. Sahand Saber reconnaît que dans le monde du pénal, la consultation des collègues est primordiale. Pour ne pas se sentir seul face à son dossier. « Les avocats pénalistes constituent une petite communauté très solidaire. Sur les subtilités de la procédure, sur les pratiques de certaines juridictions, sur les profils de nos justiciables, nous échangeons. En sommes, on peut exercer seul mais on ne l’est pas vraiment », rassure-t-il. Il sait aussi, que face à des charges de travail parfois énormes, il faut « savoir refuser un nouveau dossier. » Et s’il a choisi d’installer son cabinet en plein cœur de Paris, dans le quartier vivant de la République, c’est pour, quand il a dix minutes de pause, « pouvoir respirer ».

D’autres, de plus en plus, démarchent un coach. « Attention, il ne s’agit pas d’une thérapie, qui analyse le passé et la question « Comment en suis-je arrivé.e là ? » mais d’un coaching, en prise avec le présent et le futur et s’interrogeant sur « comment parvenir à mes objectifs ? », précise Michaël Bernard. Joël Jégo, également coach ajoute « qu’il y a du mieux. Quand je me suis spécialisé sur les avocats en 2012, j’ai réalisé qu’ils étaient très en retard en termes de coaching par rapport au monde de l’entreprise, se rappelle-t-il. Aujourd’hui, la majeure partie de ma clientèle est composé d’avocats de moins de 45 ans ». Bonne nouvelle : « la nouvelle génération est mieux armée face au stress, a plus conscience des limites entre vie professionnelle et vie personnelle », estime Karine Mignon-Louvet. Éviter le burn-out et conserver la passion du métier, tout un programme. Avec ou sans coach.

 

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