À Paris, la grève des avocats inquiète les magistrats

Publié le 21/01/2020 - mis à jour le 21/01/2020 à 14H09

Quelques dizaines d’avocats ont décidé lundi 20 janvier de se faire entendre à l’occasion de la rentrée solennelle du tribunal judiciaire de Paris. Un cordon de police leur a interdit l’accès de la salle d’audience. 

Aux cris de « Belloubet démission » ou encore « Grève générale pour nos retraites », plusieurs dizaines d’avocats ont investi lundi le tribunal des Batignolles, alors que se préparait la rentrée solennelle. Il leur a été toutefois impossible d’accéder à la salle où devait se tenir l’audience solennelle, elle était gardée par des cordons de policiers. Ils se sont donc massés dans l’atrium.

Les avocats se rassemblent dans l’atrium du Tribunal judiciaire de Paris – 20 janvier 2020 (© Philippe Cluzeau)

Stéphane Noël regrette des « incidents » liés à la grève

C’était la première rentrée solennelle non seulement du tribunal judiciaire de Paris, mais aussi de la nouvelle « quadriarchie » appelée à le piloter : le Président Stéphane Noël (nommé le 13 novembre 2019), le procureur de Paris Rémy Heitz (8 novembre 2018), le procureur national antiterroriste Jean-François Ricard (1er juillet 2019) et le procureur national financier Jean-François Bohnert (7 octobre 2019). Tandis que chacun dressait le traditionnel bilan chiffré de l’année écoulée dans sa spécialité, on entendait de loin en loin les cris des manifestants.

Le président de l’ADAP, Christian Saint-Palais, est empêché par les policiers d’accéder à la salle où doit se tenir la rentrée solennelle du Tribunal judiciaire de Paris (© Philippe Cluzeau)

Il ne fut pas fait allusion à la mobilisation en cours lors de cette rentrée. Quant à la grève elle-même, elle fut à peine évoquée  par Stéphane Noël au début de son allocution :

«Je regrette les incidents qui ont émaillé certaines audiences ces derniers jours.  Les revendications sociales portées par le barreau, aussi légitimes soient-elles, ne peuvent conduire à certains excès au moment même où les avocats de Paris ont pu exprimer leurs attentes de nouer avec les services du tribunal des relations empreintes de cordialité »

Stéphane Noël, président du tribunal judiciaire de Paris – Rentrée solennelle 20 janvier 2020 (© Philippe Cluzeau)

Le président du tribunal judiciaire de Paris n’a pas précisé ce qu’il entendait par « incident ». Vérifications faites, ni le bâtonnier ni le président de l’Association des avocats pénalises (ADAP) Christian Saint-Palais n’ont eu de remontées à ce sujet.

 

« La justice sans les avocats, c’est la tyrannie »

Sans doute le président faisait-il allusion aux actions de défense massive menées la semaine précédente en comparution immédiate. Depuis le début de la grève dure nationale engagée par les avocats pour défendre leur régime autonome de retraite le 6 janvier en effet, celle-ci s’est traduite avant tout par des demandes de renvoi systématique aux audiences civiles et pénales ainsi que par l’interruption des désignations par le bâtonnier ( communication du CNB en date du 30 décembre). Mais ce retrait de toute activité judiciaire s’est accompagné de diverses actions de protestation, dont à Paris dans la semaine du 13 janvier, une défense massive organisée aux comparutions immédiates. Plusieurs avocats prennent la défense d’un prévenu, multipliant ainsi les arguments et moyens de défense et donc le temps alloué à chaque dossier. Précisons que Stéphane Noël a toutefois tempéré son propos en rappelant le rôle fondamental de la défense :

« La justice sans les juges, c’est la barbarie. Mais la justice sans les avocats, c’est la tyrannie »

Les avocats en grève à Paris s’apprêtent à lâcher leurs ballons (© Philippe Cluzeau)

 

Les chefs de juridiction s’inquiètent des conséquences de la grève

Le temps, c’est précisément ce qui manque le plus à la justice confrontée depuis des décennies à une insuffisance de moyens. Lors de la rentrée solennelle de la Cour d’appel de Paris le 13 janvier dernier,  le premier président  Jean-Michel Hayat, tout en multipliant les marques de considération à l’égard des avocats, n’en a pas moins mis en garde :

« Les renvois massifs auxquels il est procédé, les difficultés croissantes rencontrées dans les juridictions risquent, à terme, de remettre en cause le redressement opéré et de réduire à néant les efforts consentis, tout particulièrement dans la période récente. Nous espérons donc, comme vous, une rapide sortie de crise et un apaisement des esprits ».

Un avocat parisien arbore un rabat rouge en signe de protestation (© Philippe Cluzeau)

Le poids des réformes accroît l’inquiétude

Il est vrai que cette grève accentue la pression  au moment où plusieurs réformes majeures, rappelées par Stéphane Noël, entrent en application « réforme de la procédure civile, réforme de la procédure pénale, réforme du divorce, réforme de l’ordonnance de 1945, mise en oeuvre du tribunal judiciaire…. ».D’ailleurs, si les propos des chefs de cour et de juridiction demeurent à Paris très mesurés en raison d’une volonté commune d’apaiser les tensions récentes engendrées par le déménagement aux Batignolles, dans d’autres tribunaux les critiques à l’égard des avocats sont plus vives. Mais la grève ne pèse pas que sur l’organisation des juridictions. Beaucoup d’avocats qui tirent une partie de leurs ressources de l’aide juridictionnelle sont lourdement pénalisés. Ce sont également eux qui souffriront le plus si la réforme, impliquant le doublement des cotisations retraites, est adoptée. Sans oublier bien sûr les justiciables.

Les avocats parisiens suspendent leur robe (© Philippe Cluzeau)

Le jour de la rentrée du tribunal judiciaire, la grève est entrée dans sa troisième semaine, à l’appel du Conseil national des barreaux. A Paris, le conseil de l’ordre doit se prononcer mardi 21 janvier sur la suite qu’il entend donner au mouvement.

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