L’intelligence des avocats doit s’emparer de l’intelligence artificielle

Publié le 08/10/2019 - mis à jour le 09/10/2019 à 11H11

Le 27e congrès de l’ACE se tiendra le 17 octobre prochain au palais des congrès de Lyon. Au programme, 13 heures de formation homologuée sur le thème de l’IA, à comprendre dans une double acception : l’intelligence artificielle et l’intelligence des avocats. Le syndicat, qui se veut fer de lance de la modernisation de la profession, a choisi de mettre en avant les nouveaux outils numériques et invite avec force les avocats à s’en saisir. Delphine Gallin, présidente de l’ACE, revient pour les Petites Affiches sur cette révolution numérique, dans laquelle elle voit « un outil formidable pour la profession ».

Les Petites Affiches : Pourquoi avoir choisi de consacrer votre congrès à l’intelligence artificielle ?

Delphine Gallin : C’est un thème qui s’impose aujourd’hui, tant il suscite à la fois de la fascination et de la crainte chez les avocats. Il y a ceux, dont je fais partie, qui ont des étoiles plein les yeux quand ils assistent à une conférence sur l’intelligence artificielle. Et il y en a d’autres qui redoutent grandement cette révolution numérique, ce qui se comprend. Ce thème ne laisse personne indifférent et fait l’objet de nombreux fantasmes. À mon sens, il appartient à des institutions comme l’ACE de dédramatiser cette révolution, d’expliquer quels sont ces nouveaux outils et ce qu’ils permettent. L’avocat est face à une explosion de la performance des outils. L’enjeu est de savoir les utiliser pour ne pas subir cette révolution numérique, mais au contraire en tirer parti et se poser en acteurs incontournables. C’est pourquoi, nous avons voulu donner ce titre à notre congrès : « IA », pour « intelligence avocat ». Car dans IA, il y a intelligence artificielle mais aussi intelligence avocat !

LPA : Quel est l’objectif de ces deux journées ?

D. G. : C’est d’une part de faire dresser un état des lieux et d’autre part de proposer des utilisations, quelle que soit la matière que l’on pratique : le pénal, le droit de la famille… On a vraiment envisagé toutes les matières que pratiquent nos adhérents pour montrer ce que l’intelligence artificielle pouvait apporter à chacune d’elles. Mon envie est que chaque participant prenne conscience des avancées technologiques et de ce qu’elles permettent au regard de nos métiers et que chacun reparte avec des solutions pour optimiser le développement de son activité. Ces outils peuvent être vecteurs de croissance quelle que soit la taille des cabinets, et c’est important pour nous de parler à tous, car on a des membres de très beaux cabinets mais aussi de petites structures. On veut s’adresser à tous, et aussi à ceux qui viendront juste suivre une formation. J’espère que chaque congressiste, ou chaque avocat venu pour une formation, pourra quitter ce congrès avec au moins une nouvelle idée d’innovation à mettre en place dans son cabinet.

LPA : Pourquoi l’intelligence artificielle fait-elle tellement peur ?

D. G. : C’est naturel et humain de craindre la nouveauté. Il faut arrêter d’en avoir peur, ne pas perdre de vue que ce ne sont que des outils, façonnés par des hommes et pour des hommes. C’est pour cela que nous avons choisi de mettre ces deux concepts en balance : l’intelligence artificielle et l’intelligence avocat. Les deux doivent fonctionner ensemble, et nous permettre de renouveler notre offre. Certains penseront que mon discours est naïf, je pense au contraire qu’il est pragmatique. Si vous discutez avec des mathématiciens ou des informaticiens qui codent et travaillent sur l’IA au plan scientifique, tous vous diront qu’un robot capable de réaliser en autonomie, en parfaite autonomie, une tâche jusqu’ici dévolue à un être humain est un mythe. Le comprendre fait déjà baisser l’anxiété. Ensuite, il faut dire qu’il faut se faire à un vocabulaire qui n’est pas transparent : des termes comme blockchain, cryptomonnaie, smartcontrat peuvent désarçonner. Cela peut être anxiogène tant que l’on ne manie pas ces notions. Il faut fournir un effort pour se faire à ces termes, mais au-delà de ça, rien ne nous empêche d’utiliser ces outils. Au contraire, tout est aujourd’hui en place pour que l’on puisse le faire. J’animerai d’ailleurs une table ronde sur le recours aux structures commerciales connexes et accessoires utilisées pour favoriser la montée des outils numériques au profit de notre exercice. En tant qu’avocat, on a désormais des structures dédiées pour financer du développement, ce qui était impossible il y a quelques années, et cela peut servir à développer le numérique.

L’intelligence artificielle © Peshkov/Adobe Stock

LPA : Vous dites également que la profession n’a pas le choix…

D. G. : Nous n’avons quasiment plus de privilège d’exercice, à part celui de plaider. L’exercice du droit n’est quasiment plus réglementé : on est sur un marché de plus en plus ouvert. L’avocat a encore un capital de confiance et de compétence. Il doit le développer en s’appuyant sur ces nouveaux outils. Il faut que la profession combine la tradition : le serment et le secret, et la révolution numérique en cours. Je suis absolument convaincue que, quelle que soit la matière dans laquelle on exerce, on ne peut plus exercer comme avant ! Le client attend aujourd’hui un service de très grande qualité, au-delà de ce qu’on peut donner de manière spontanée en tant qu’avocat. Cela sans augmenter les honoraires car les avocats ont déjà la réputation d’être cher. Je pense que si les avocats s’emparent de l’IA, ils pourront relever ce défi, rénover leur exercice, et proposer une meilleure offre à leurs clients. Il faut cesser d’opposer ces deux mondes. Les legaltechs non portés par des avocats cherchent d’ailleurs toutes à s’associer à des avocats. C’est une démarche concurrentielle, elles ont compris qu’elles n’avanceraient pas sans ce label avocat. De notre côté, nous avons besoin des legaltechs. Soit on accentue le partenariat, soit on devient nous-mêmes créateurs de legaltechs.

LPA : Quels sont les outils numériques qui peuvent permettre de proposer un meilleur service aux clients ?

D. G. : Certains confrères ont mis en place un chatbot pour répondre aux clients sur des questions relativement simples. Cela leur a évidemment demandé beaucoup d’investissement et de travail, mais à l’arrivée, cela leur permet de donner aux clients des réponses sans qu’il y ait une mise à disposition horaire de l’avocat. D’autres outils plus simples existent, comme la mise à disposition de documents en full access. Nous l’avons fait dans notre cabinet. Quand un client a besoin d’un document, par exemple le compte rendu d’une assemblée générale, il va pouvoir le trouver en ligne 24 heures sur 24 sur le site de son avocat. Bien sûr, cela implique que le client doit être informé et éduqué.

LPA : Justement, tous vos clients maîtrisent-ils assez le numérique pour manier ces nouvelles pratiques ?

D. G. : Ils sont de plus en plus compétents ! Dans ma clientèle, je n’ai pas que des jeunes, mais aussi des personnes de 80 ans, en théorie pas au fait du numérique. C’est assez surprenant de voir à quel point ils vivent avec leurs tablettes. Il ne faut pas minimiser l’appréhension de ces techniques par le consommateur. Je pense que les gens ont pris le pli et nous, on doit être en capacité de nous ajuster face à cette évolution. Mettre en place ce type d’outil demande d’avoir une parfaite connaissance de sa clientèle et de ses besoins.

LPA : Au-delà des considérations techniques, les gens n’ont-ils pas également besoin de parler à leur avocat ?

D. G. : Il est vrai que nous faisons un métier avec une empreinte émotionnelle forte, et pas seulement en droit de la famille ou en droit pénal. Les chefs d’entreprise aussi peuvent passer par de grands moments d’angoisse et avoir besoin d’être rassurés. Seulement, il est difficile pour un avocat de toujours trouver du temps d’écoute, car sur ce temps vous ne produisez pas. Or il faut bien faire tourner un cabinet et assurer une croissance si l’on veut vivre décemment. Beaucoup de confrères vivent aujourd’hui difficilement un métier qui est stressant et dont ils n’arrivent plus à tirer des revenus suffisants. Il faut être pragmatique. Il est évident qu’un chatbot a ses limites. Mais je pense néanmoins que ça répond à une partie des besoins exprimés, et que cela permet de dégager du temps pour le reste Je pense que l’outil numérique, bien pensé, peut les décharger de certaines tâches et leur permettre de gagner en sérénité dans leur exercice. C’est important, au vu de la situation de certains confrères.

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Référence : LPA 08 Oct. 2019, n° 148q8, p.4

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