Seine-Saint-Denis (93)

Quand la Seine-Saint-Denis met le paquet sur le « savoir-nager »

Publié le 30/08/2023

En Seine-Saint-Denis, territoire hôte des Jeux de Paris 2024, un enfant sur deux ne sait pas nager à son entrée au collège. Le département multiplie les dispositifs pour remédier à la situation.

En 2019, une mission rassemblant inspection générale de l’éducation nationale (IGEN) et inspection générale de la jeunesse et des sports (IGJS) à l’origine du plan ministériel « aisance aquatique » avait observé que les noyades concernaient tous les lieux et impliquait majoritairement les moins de 6 ans et les plus de 65 ans, cette dernière population concentrant le plus grand nombre de décès. Le diagnostic de la mission était imparable : la volonté politique locale de mettre en place des équipes et des événements dédiés à la cause devait se conjuguer à un réseau d’équipements à la hauteur des enjeux. Car le « savoir-nager » ne tient pas seulement du bien-être et de l’ouverture au sport, mais bien de sécurité publique.

Selon Santé publique France, 230 noyades ont été comptabilisées sur le territoire, dont 84 mortelles en juin 2023. Ces dernières années, de nombreuses noyades ont eu lieu en Seine-Saint-Denis, non seulement dans la Seine, la Marne, le canal Saint-Denis mais aussi dans les domiciles des Dionysiens. C’est une contradiction : avec 36 bassins pour 1,6 million d’habitants, la Seine-Saint-Denis, deuxième département le plus peuplé d’Île-de-France, est le territoire le moins bien doté en piscines à l’échelle nationale.

C’est pourquoi Paris 2024, l’Agence nationale du sport, la Fédération Française de natation et plusieurs villes du département (Clichy-sous-Bois, Villetaneuse, Sevran ou encore Bagnolet) ont lancé deux dispositifs, « Savoir nager en Seine-Saint-Denis » durant tout l’été 2021 et « 1,2,3, Nagez ! » en 2023. C’est dans le cadre de ce dernier programme que depuis juillet et jusqu’à novembre prochain, la ville de l’Île-Saint-Denis accueille un bassin mobile dans un des bâtiments du complexe sportif Robert-César, financé par le comité d’organisation de Paris 2024 et le conseil départemental de Seine-Saint-Denis. « On est sur une île mais on n’a pas de piscine ! », avait constaté Mohammed Gnabaly, maire de l’Île-Saint-Denis auprès de nos confrères du Parisien. 480 petits habitants de la commune sont attendus pour 10 séances encadrées par des maîtres-nageurs sauveteurs avec un objectif : apprendre à nager. Et peut-être faire nager leurs parents ? Pour en savoir plus, nous avons posé quelques questions à Maïlys Gourier, directrice adjointe de la Délégation aux jeux olympiques et paralympiques au Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis.

Actu-Juridique : Pourquoi le département de la Seine-Saint-Denis a-t-il voulu s’inscrire dans le programme « 1,2,3, Nagez ! » ? Pouvez-vous le présenter en quelques mots ?

Maïlys Gourier : Le territoire de la Seine-Saint-Denis est confronté à de très grandes difficultés dans l’accès des habitants aux activités aquatiques. Avec moins de 60 m2 de bassin de natation pour 10 000 habitants, contre plus de 160 m2 en moyenne en Île-de-France, les habitants subissent directement cette carence d’équipement sur le territoire. Cela se traduit également par une très forte inégalité d’accès au savoir-nager. Aujourd’hui, en Seine-Saint-Denis, près de 60 % des enfants qui arrivent en 6e ne savent pas nager. C’est pour répondre à cet enjeu que le département se mobilise pour agir sur toute la chaîne du savoir-nager en accompagnant le développement des équipements aquatiques (Plan piscines 1 et 2), en développant des dispositifs d’apprentissage pour tous, et des offres de formation de maîtres-nageurs, encourageant ainsi l’apprentissage de la natation partout sur le territoire. Le programme « 1,2,3, Nagez ! » s’inscrit dans cette dynamique. Il a pour objectif d’agir pour la prévention des noyades des enfants, en transmettant les compétences fondamentales et le plaisir de nager. Concrètement, le dispositif soutient la mise en place de leçons de natation gratuites, en période estivale, dans des bassins mobiles installés en QPV, dans des piscines ou en milieu naturel. En Seine-Saint-Denis, ce dispositif bénéficiera à plus de 6 000 participants en 2023.

AJ : Aux USA, 64 % des enfants noirs ne savent pas nager (70 % des adultes). Pourquoi selon vous l’égalité bute sur la natation ?

Maïlys Gourier : Chaque année, les chiffres des noyades et le taux d’acquisition du savoir-nager des élèves à l’entrée en 6ᵉ rappellent que le savoir-nager recouvre des enjeux de sécurité publique et d’émancipation, qui révèlent des inégalités sociales et territoriales importantes. Nous savons qu’il y a deux principaux freins à l’apprentissage de la natation : en premier le manque d’équipement (la corrélation est très forte entre le manque d’équipement et le nombre de diplômes de natation délivrés en 6e) et ensuite, en corrélation avec la présence ou non d’équipements, les variables socio-économiques. En effet, les études montrent que les familles ayant un capital culturel et économique élevé sont plus enclines à aller plus loin chercher une piscine si l’équipement ne se trouve pas dans leur ville, alors que les familles au capital socio-économique plus faible s’appuient sur l’offre des équipements en grande proximité. Ainsi, à Gournay, commune du territoire ayant l’un des plus hauts niveaux de vie par habitant, le taux de diplôme de natation est très élevé par exemple. La DIJOP a lancé une étude d’impact sur le savoir-nager sur le périmètre de la Seine-Saint-Denis, qui va être rendue après les Jeux. Elle se base sur le taux de diplômes délivrés à la fin de la 6e et le département y contribue largement pour que les déterminants socio-économiques et culturels soient pris en compte dans l’analyse comme freins à la pratique de la natation.

Une récente étude de l’INJEP montre effectivement à quel point la maîtrise de la natation demeure très inégale selon les milieux sociaux. Au-delà des carences en bassins de natation sur le territoire (37 bassins pour 1,6 million d’habitants) et des inégalités profondes d’accès aux équipements subies par les habitants de Seine-Saint-Denis, d’autres facteurs sociaux influent sur la maîtrise des fondamentaux du savoir-nager : milieu social/moyens financiers, culture familiale/poids de la pratique sportive des parents, durée des départs en vacances d’été… Nous constatons souvent que les jeunes qui ne savent pas nager viennent des milieux les plus défavorisés… C’est pour corriger ces inégalités que le département s’engage fortement en faveur de stages massés d’apprentissage de la natation, via le dispositif « 1,2,3 Nagez ! » afin de faire bénéficier de cours gratuits aux jeunes les plus éloignés de la pratique, qui souvent, ne partent pas ou peu en vacances l’été.

AJ : Quel avait été le bilan du programme « Savoir nager en Seine-Saint-Denis » en 2021 ? En quoi « 1,2,3, Nagez ! » va-t-il compléter ce dispositif ?

Maïlys Gourier : En 2021, Paris 2024 a lancé l’opération « Savoir nager en Seine-Saint-Denis », en accompagnant la mise en place de quatre bassins mobiles (Clichy-sous-Bois, Villetaneuse, Sevran et Bagnolet) sur la période estivale pour l’organisation de créneaux d’apprentissage et d’aisance aquatique. Des leçons de natation gratuites ont été proposées chaque jour de l’été aux enfants de 4 à 12 ans (et jusqu’à 18 ans pour les enfants en situation de handicap) et les adultes ne sachant pas nager. Pour cette première édition, ce sont 1 800 enfants et 400 adultes qui ont appris à nager. En 2022, le programme « Savoir nager en Seine-Saint-Denis » avait permis l’installation de 3 bassins mobiles dans les territoires carencés en équipement en Seine-Saint-Denis (Dugny, Villetaneuse, l’Île-Saint-Denis), mais également l’ouverture de créneaux supplémentaires dans 16 piscines existantes permettant à 1 466 Séquano-Dionysiens d’en bénéficier. En 2023, le dispositif « 1,2,3, Nagez ! » vient renforcer la dynamique et l’engagement du département pour réduire les inégalités liées au savoir-nager via une contribution complémentaire de 100 000 € pour soutenir les stages massés d’apprentissage de la natation en période de vacances scolaires. En tout, ce sont 10 projets qui sont soutenus cette année en Seine-Saint-Denis et qui bénéficieront à plus de 6 000 enfants.

AJ : Le département reste sous-équipé en matière d’infrastructures. Les nouveaux équipements des JO 2024, en premier lieu le Centre Aquatique de Saint Denis (qui aurait coûté 174 M€), pourrait pallier un peu le manque… mais comment le département s’inscrit-il sur le temps long à faire nager tous ses habitants ?

Maïlys Gourier : Le département a fait du savoir-nager l’un de ses axes prioritaires de l’héritage des Jeux Olympiques et Paralympiques 2024. Sur le volet infrastructure, le département va continuer de soutenir les projets de reconstruction et de rénovation de piscines à travers son nouveau « plan piscines départementales 2022-2028 » mobilisant 35 M€, dont 15 M€ financés par le SOLIDEO (l’établissement public chargé des infrastructures des JOP 2024) pour continuer d’œuvrer au rattrapage en matière d’équipement nautique en Seine-Saint-Denis. Ce soutien sera prioritairement tourné vers les villes qui ne disposent pas encore d’équipement aquatique sur le territoire (7 communes sur 40 sont concernés). Le plan vise également le développement d’équipements accessibles pour toutes et tous, qui permettent dès le plus jeune âge, la découverte de l’eau et de la natation. Convaincu de l’impact social du savoir-nager en matière d’épanouissement, de santé et de réussite, le département se donne également comme priorité de maintenir ses dispositifs de soutien aux enfants non-nageurs, et poursuivre sa mobilisation pour proposer des actions innovantes d’apprentissage du savoir-nager et de démocratisation de la natation/des loisirs aquatiques… en allant au plus près des habitants, et notamment des jeunes, qui en sont le plus éloignés (bassins mobiles, créneaux estivaux…).

Le savoir-nager est ainsi déjà inscrit comme l’un des axes d’héritage majeurs qui vont perdurer pour le territoire au-delà des JOP. À noter que le département porte et va continuer à renforcer des actions innovantes d’apprentissage du savoir-nager ludiques et adaptées aux personnes en situation de handicap : en particulier, le département soutient le déploiement de la pratique de la natation des personnes autistes, par un partenariat avec des associations comme LaPla’jh de Nathalie.

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