« Il n’existe pas de jeune qui soit devenu délinquant par hasard »

Publié le 29/11/2017

Chaque année, la Protection judiciaire de la jeunesse ouvre ses portes le temps d’une journée. Une façon de faire découvrir une institution essentielle mais peu médiatisée. Focus sur le service territorial éducatif de Pantin, en Seine-Saint-Denis (93). Un territoire qui souffre d’une précarité sociale et économique importante mais à la vitalité étonnante.

« D’abord nous ne sommes pas la police judiciaire jeunesse, mais bien la protection judiciaire jeunesse », rappelle, en plaisantant à moitié, Jean-Christophe Brihat, directeur territorial. Le flot de paroles est rapide, la volonté de dissiper les « malentendus » sur la « fameuse » PJJ tout aussi forte. En cette journée porte-ouvertes, le 16 octobre dernier, l’Unité éducative en milieu ouvert (UEMO) et l’Unité éducative d’activité de jour (UEAJ) de Pantin s’offrait aux visiteurs sur trois étages lumineux. À l’intérieur, des salles d’ateliers, d’entretiens ou de réunions aux canapés cosy. Histoire de détendre l’atmosphère pour les jeunes pris en charge par la PJJ. Autour, une rue calme, un doux soleil d’été indien. À deux pas, un jardin partagé qui semblent rappeler, que, pour les jeunes concernés, le passage par des mesures ou des sanctions éducatives peut n’être qu’une étape. Une information, qui dans le département de Seine-Saint-Denis, a son importance : ici, 30% des habitants a moins de 20 ans, 30% des foyers vivent sous le seuil de pauvreté national. Le département concentre ¼ de l’activité nationale concernant les mineurs, selon les chiffres du ministère de la Justice. Il est donc particulièrement touché par la délinquance juvénile mais se veut aussi aux avant-postes de la réinsertion et du retour au droit commun.

Une mission éducative avant tout

« C’est une petite administration par la taille, mais essentielle par sa mission. On s’occupe de mineurs exclus de tous les autres dispositifs. J’ai pour habitude de dire qu’après la PJJ, il n’y a plus rien », ose le directeur territorial Jean-Christophe Brihat. En effet, les jeunes qui arrivent ici ne sont pas devenus délinquants en un jour. Ils sont en bout de course. « Leur point commun à tous, c’est d’avoir des parcours de vie chaotiques, des difficultés familiales et des ruptures sociales ou scolaires… Il n’existe pas de jeune délinquant qui soit devenu délinquant par hasard », éclaire encore Jean-Christophe Brihat. Pour la majeure partie d’entre eux, ils ont été condamnés pour « vols sans violence et d’infractions à la loi sur les stupéfiants, en tout cas pour cette unité », précise Marion Firer, directrice de l’unité en milieu ouvert. Puis viennent les outrages, les violences faites aux personnes, enfin les infractions à caractère sexuel ». Elle ajoute : « Ce sont des garçons à 90%. Les garçons passent plus souvent à l’acte délinquant, les filles, elles ont plus tendance à se mettre en danger elle-même, à adopter des comportements dangereux… », analyse-t-elle. Dans leur approche, les personnels présents — éducateurs, assistantes sociales, psychologues — doivent « prendre en compte leur histoire. Ce qui ne veut pas dire qu’on excuse pour autant, ni qu’on est laxiste, mais on prend en compte leur passé », reprécise Jean-Christophe Brihat. Florence Gavirey, directrice du service territorial éducatif et d’insertion (STEI), confirme. « La société est plus répressive pour les mineurs que pour les adultes », contrairement aux idées reçues.

Face aux préjugés du tout répressif qui colle à la peau de la PJJ, Jean-Christophe Brihat tient ainsi à réaffirmer « le primat de l’éducatif sur le répressif » où l’on peut encore « influencer sur le devenir de la jeunesse ». Alors, certes, la mission de la PJJ s’est récemment recentrée sur le pénal, et cela « a pu brouiller le message », mais « on ne parle que de ça, d’éducation. Et même si l’on intervient aussi en maison d’arrêt, c’est pour y apporter de l’éducatif. Ce qui n’empêche pas de travailler avec des sanctions, dans le cadre de la loi », précise-t-il.

Remobiliser les jeunes

Marion Firer raconte le processus à suivre à l’UEMO de Pantin dont les missions sont multiples : aide à la préparation des décisions de l’autorité judiciaire, mise en œuvre des mesures d’investigation, des mesures ou des sanctions éducatives, des peines, aide à l’insertion sociale et professionnelle… « On reçoit le jeune dans les cinq jours après le passage au tribunal, en présence de ses parents. C’est un moment où l’on se présente, ainsi que la mission, la prise en charge. On rappelle aussi ses droits (confidentialité, consultation de son dossier, la laïcité, devoir de réserve du fonctionnaire…) Puis lors d’un second rendez-vous, il rencontre son éducateur référent. Le reste dépend des mesures du magistrat, précise-t-elle encore, puisque l’accueil de la PJJ dépend des ordonnances que nous recevons du magistrat : mesures ou sanctions éducatives, ou peines ». Les mesures peuvent être prises avant comme après jugement et durent, en moyenne, environ un an. Chaque éducateur suit 25 jeunes. Ces derniers ne viennent donc pas nécessairement tous les jours. L’essentiel est le contenu des mesures : « l’éducateur accompagne les jeunes sur les dispositifs de droit commun, aux audiences, sur les lieux de placements, ainsi qu’assure le suivi des jeunes en détention ou encore la rédaction de rapports éducatifs. Leur rôle, central, n’est pas facile. Il faut gagner la confiance des jeunes », éclaire encore Marion Firer.

Il faut « redonner confiance aux jeunes. Ils ont souvent une image dévalorisée d’eux-mêmes, très dégradée. Il faut qu’ils sachent qu’ils valent quelque chose. Ils se disent ‘’ c’est trop tard, je suis un délinquant, c’est foutu pour moi’’ », analyse encore Jean-Christophe Brihat. Pour ce faire, il déconseille d’y « aller en frontal. La relation se tisse peu à peu, elle ne se fait pas du jour au lendemain ».

À Pantin, la structure comporte une UEMO, qui propose une prise en charge globale des jeunes, des rendez-vous et activités ponctuels, et une UEAJ, dont l’accès est proposé aux jeunes sur demande du milieu ouvert et permet un accueil à la journée, facilite l’insertion professionnelle, notamment par l’accès à des formations qui peuvent être diplômantes. Le centre d’insertion permet « d’amener des jeunes sur des ateliers de remobilisation. Cela permet de réapprendre à se lever le matin, d’acquérir des gestes techniques, même s’il ne s’agit pas de leur donner une qualification », détaille Jean-Christophe Brihat. « Ces médias éducatifs doivent offrir un espace de sociabilisation à ces jeunes qui sont éloignés des dispositifs d’insertion de droit commun (scolarité, formation…) », précise Florence Gavirey.

« La réussite des mesures dépend de notre capacité à l’accrocher. Il s’agit d’un cadre contraint, notre job c’est de faire en sorte qu’on arrive à accrocher [le jeune] et qu’il voit l’éducateur comme un allié. Que de la défiance on passe à la confiance », estime Jean-Christophe Brihat. Ainsi, régulièrement, les entretiens ne se font pas dans l’ambiance potentiellement anxiogène des bureaux, mais en extérieur, dans la voiture en accompagnant les jeunes dans leur parcours (audience, rendez-vous…). Cette confiance, tissée jour après jour, parfois difficilement, doit s’accompagner d’une grande patience. « Parfois les premiers rendez-vous ne sont pas honorés. Dans ce cas, on met en place des visites à domicile. Et si à nouveau, il n’y a personne ou personne ne nous ouvre, on essaie de les rencontrer auprès des partenaires soit de l’éducation nationale soit par les associations de prévention spécialisée », précise Marion Firer.

Un panel dans les mesures ou les sanctions

Même si la majorité des décisions des magistrats concernent le milieu ouvert, il existe tout un arsenal de mesures possibles. « Quand le jeune a commis un délit ou un crime, il est placé en garde à vue. Le magistrat du parquet prononce ensuite une décision qui aboutit à un déferrement immédiat ou une mise en examen reportée, rappelle André Vaysse, directeur du service éducatif auprès du tribunal (SEAT) de Bobigny. S’il est déféré, il est emmené dans une cellule au tribunal, où un éducateur qui rencontrera également sa famille viendra lui rendre visite. Toutes les informations concernant le parcours du jeune sont transmises au magistrat. Au moment de sa décision, il doit avoir une proposition, une alternative, d’où notre proposition éducative. Si la décision est prise d’une mesure de milieu ouvert, l’ordonnance est envoyée au lieu territorialement concerné. Si la décision d’hébergement est prise, on trouve un foyer dans la journée ».

Dans l’éventualité d’un placement — qui dure en moyenne six mois —, « on procède à une prise en charge globale du jeune », précise Soraya Mehdaoui, directrice de l’établissement de placement éducatif (EPE) de Pantin, en intervenant sur sa santé, son insertion, sa scolarité, les relations avec sa famille… Dans tous les cas, « il faut accompagner au plus près ces jeunes, au cas par cas ». La mesure d’hébergement est certes une « gradation dans la réponse pénale », rappelle André Vaysse, mais aussi parfois, une mesure qui permet d’éloigner le jeune d’un environnement familial ou social délétère. Ces mesures, parfois difficilement vécues, se font auprès d’« usagers contraints », rappelle-t-il. Les différents acteurs doivent donc faire preuve de patience. « La pédagogie, c’est l’art de la répétition », rappelle, lucide et bienveillante, Soraya Mehdaoui.

Un pas vers la lumière

Ouvrir les portes une fois l’an est tout à fait inhabituel et loin des missions habituelles. « Nous évoluons dans l’intimité, la confidentialité, ce n’est pas notre ADN », explique Jean-Christophe Brihat. Le travail mené, presque en souterrain, n’apparaît que peu au grand jour. Pourtant, c’est un sacerdoce, et les micro-évolutions prennent parfois la forme de détails… qui n’en sont en fait pas. « ‘’Bonjour !’’ », voilà ce que j’ai eu ce matin », se réjouit Florence Gavirey.  Pendant des semaines, le jeune homme en question n’avait pas ouvert la bouche, et soudain, il a lancé, presque jovial, un « Bonjour ». Maigre consolation ? Non, c’est au contraire à ces touches qui semblent dérisoires que les progrès se font sentir. « Ces micro-progressions révèlent des possibles », confirme Soraya Mehdaoui.

Des partenariats audacieux sont passés avec le Louvre ou le Palais de Tokyo. Tous les leviers, culturels, sportifs, sanitaires sont employés afin de mobiliser les jeunes concernés. Ainsi, les activités proposées aux jeunes pris en charge à Pantin peuvent prendre la forme de sortie cinéma, d’atelier de peinture ou encore de reconditionnement informatique, qui permet à des familles dans le besoin d’avoir accès à un ordinateur ou même de fabriquer une imprimante 3D, comme avec l’atelier Dclic. « Ils peuvent aussi se former aux premiers secours, obtenir un brevet initiation à l’informatique ou encore s’initier à la sécurité routière, autant de « petites bases pour retrouver le droit commun, un socle d’acquisition de compétences », selon les mots de Florence Gavirey. Certains d’entre eux passent plusieurs fois par ces services, et un jour, « un déclic se produit. Le jeune va trouver une raison de se projeter », pour ne plus revenir, se satisfait-elle. L’absence, parfois, est une bonne chose.

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Référence : LPA 29 Nov. 2017, n° 131g2, p.3

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