La médiation patrimoniale : parler en famille !

Il est aujourd’hui beaucoup question de médiation puisqu’elle constitue l’une des méthodes alternatives de résolution des litiges, objet d’une politique publique incitative. Elle serait plus rapide, moins coûteuse et interviendrait dans un cadre qui, par définition, se veut plus apaisé. Caroline Maurel et Pauline de La Motte Rouge nous exposent leur point de vue singulier sur la question.
Pouvez-vous vous présenter ?
Nous sommes aujourd’hui médiatrices spécialisées sur les questions patrimoniales de la famille mais voici quelques mots en préambule sur notre histoire, parce que notre évolution est finalement assez logique.
Nous nous sommes rencontrées dans le notariat que nous avons, l’une et l’autre, pratiqué par amour de la famille. Nous ne faisions que du droit de la famille et en particulier beaucoup de droit patrimonial, notamment des successions complexes et des transmissions de patrimoine. Naturellement, dans ce contexte, nous avons été confrontées aux familles bloquées. Sous l’angle du notaire, c’est concrètement un gros dossier qui reste dans le placard et l’on attend. Il est vrai qu’à l’époque la seule suggestion que nous pouvions faire aux clients était : « Attendez que cela passe, revenez nous voir quand cela ira mieux ou prenez un avocat et engagez une procédure judiciaire ». Mais ce conseil ne constituait pas un idéal et nous tentions néanmoins de faire des propositions juridiques. Nous testions des formules, mais nous nous apercevions que nous étions littéralement hors sujet : il y avait un problème ailleurs pour lequel nous n’étions pas armées, pas outillées. C’est là que nous avons éprouvé le besoin de nous former à la médiation familiale.
Formées, nous avons compris que le conflit était une matière en tant que telle, qui s’apprend et se traite… ce qui est plutôt une bonne nouvelle ! Néanmoins, on ne s’improvise pas médiateur et il faut développer sa compétence en pratiquant. C’est la raison pour laquelle nous avons quitté le notariat car, pour nous, si l’on veut bien faire les choses, il est impératif de choisir.
Quelles raisons vous ont orientées vers la médiation spécifiquement patrimoniale ?
Nous avions un goût particulier pour la matière patrimoniale et nous avons rapidement fait le constat qu’il y avait un vrai besoin en cette matière : la symbolique de l’argent, les tensions autour des questions financières, etc. D’année en année, nous nous sommes donc spécialisées après avoir beaucoup pratiqué la médiation familiale, notamment avec les difficultés liées aux parents.
Nous y avons également été encouragées par les juges qui nous envoyaient des dossiers de liquidation. Ainsi, grâce à leur confiance, nous avons accompagné ces couples et ces familles, fortes de notre expertise notariale. Nous sommes convaincues que c’est vraiment ce que l’on sait le mieux faire et que la « pure » médiation familiale est très bien assurée par les associations, d’ailleurs financées par la CAF.
Quelles sont les particularités de votre approche ?
L’entrepreneuriat nous a permis de développer, façonner, notre méthode. Nous ne travaillons qu’en comédiation parce que cela répond vraiment à un besoin.
Nous voyons des familles tellement éprouvées par le conflit, pour lesquelles les solutions juridiques interviennent en réalité trop tôt car elles ne règlent le sujet qu’en surface puisque le blocage est la preuve que le problème est plus profond et qu’il va falloir aller là où il se trouve.
Clairement, dans cette matière familiale, le droit est un outil mais c’est parce que l’on a un sentiment d’injustice profond que les difficultés surgissent. Nous allons alors tirer ce fil qui se présente : il va falloir tout d’abord verbaliser le besoin et souvent même l’identifier car les personnes n’ont pas forcément conscience de cela. Cela nous évite ce bras de fer juridique sur le thème « Est-ce que cela est dû ? Est-ce que c’était une donation ? ».
Récemment, nous avons eu un sujet de prescription dans un dossier de liquidation où, aucun des deux n’étant juriste, l’un disait : « Je ne dois pas d’indemnité d’occupation parce que c’est prescrit ». Nous lui avons répondu qu’en effet, en « apparence juridique », parce que c’était le conseil de son avocat, la situation était celle-là, mais qu’en réalité, ce qu’il souhaitait dire c’est qu’il estimait ne rien devoir. En médiation, on vient précisément faire formuler cela puis questionner les raisons pour lesquelles on estime ne rien devoir.
D’ailleurs, on explique toujours avant la médiation aux avocats que, s’ils sont présents, ce n’est pas pour plaider, pour argumenter, pour essayer de convaincre. Les avocats sont aussi là pour écouter. Pour le débat juridique, ils n’ont pas besoin de nous. Notre valeur ajoutée, c’est justement d’aller sur un autre terrain puisque l’on va essayer de comprendre pourquoi on revendique telle ou telle chose et, au fond, ce n’est jamais juridique. On hérite d’amour à travers ces sujets financiers car c’est souvent à travers ce que l’on recueille comme argent que l’on mesure l’affection dont on attend la preuve. Et quand on ne recueille pas ce que l’on espérait, on le voit comme une preuve du désamour.
Quel est le message à destination du grand public que vous partagez dans votre ouvrage ?
L’idée du livre est venue du constat que si l’on n’explique pas ses choix aux personnes concernées, par exemple pourquoi on ne donne pas autant à chacun de ses enfants ou pourquoi on laisse moins à l’un en particulier, alors cela ne peut pas être bien pris. C’est incompréhensible de ne pas être choisi, c’est extrêmement violent et douloureux. Donc c’est interprété comme une volonté de punition. Si c’est le cas, pourquoi ne pas le dire, pourquoi ne pas pointer le fait qu’au regard de son comportement, de son éloignement, de son absence d’investissement dans l’aide de ses parents, cet enfant aura moins que ses frères et sœurs. Ou encore qu’au regard de ses valeurs, on estime que telle personne en a plus besoin. Mais il faut mettre des mots sur l’argent, parce que sinon l’argent parle une langue que chacun s’approprie et qui fait conflit. L’idée, c’est d’expliquer ses choix.
Finalement, ce livre s’inscrit dans une certaine logique, puisque nous avons débuté avec de la matière très judiciaire et depuis dix ans nous travaillons à remonter la chaîne du conflit, parce qu’il n’est jamais trop tard. Bien que le plus tôt soit quand même le mieux !
Fortes de notre expérience, nous avons identifié les moments dans la vie où cela bloque, où les choses ne sont pas dites et où très probablement il aurait été préférable que la famille se réunisse. C’est pourquoi nous avons écrit un livre pour partager les bonnes méthodes.
Beaucoup de choses sont évidentes, comme se réunir pour nommer les choses, mais on constate que cela n’est pas si facile. L’idée du livre est de mettre l’accent sur l’attention qu’il faut accorder à la relation alors que souvent on n’a pas conscience qu’on se laisse un peu porter et que les mots prononcés restent imprimés, même longtemps après. Nous souhaitons ainsi attirer l’attention et la vigilance des familles sur leurs liens car cela ne se fait pas sans effort. C’est exigeant de maintenir une bonne relation et cela demande du courage.
Partagez-nous quelques pistes…
Le livre a vraiment pour but de dire que pour que l’entente familiale perdure, surtout sur ces sujets si délicats, il faut se parler, se prendre en considération, réunir les différentes générations, afin que toutes les personnes concernées par ces sujets financiers soient autour de la table. Il faut sortir de cette idée suivant laquelle lorsque j’ai un sujet de succession, je vais voir mon notaire et le problème est réglé. En fait, la difficulté n’est absolument pas réglée et c’est souvent ce qui fait conflit.
Nous avons souhaité donner les clés pour dialoguer en famille, mais aussi pour identifier les périodes charnières à ne pas manquer pour se lancer dans la discussion. Ces moments sont nombreux dans la vie : les parents qui perdent en autonomie, les acquisitions, les contrats de mariage. Ce sont autant de fenêtres de tir pour discuter d’argent en famille.
Et comme il en va de sa responsabilité personnelle, nous souhaitons qu’avec ce livre chacun réalise que s’il attend éternellement que cela vienne des autres, souvent cela ne vient pas. Toute personne peut se mettre en mouvement !
Enfin, nous avons besoin des professionnels du droit (notaires, avocats, etc.) pour travailler mais la dégradation de la relation dans la famille bloque tous les conseils. Quand tout a été tenté du point de vue juridique, c’est bien que le problème se situe hors de cette sphère. Nous proposons alors une autre méthode afin d’arriver à se parler
À ce jour, la médiation est encore assez peu connue : on n’y pense pas alors qu’il faudrait identifier plus clairement les frontières des métiers de chacun pour gagner en efficacité.
Nous avons voulu partager énormément d’histoires rencontrées en médiation, pour que chacun puisse s’y reconnaître et saisir cette occasion d’ouvrir le dialogue.

