Disparitions volontaires : derrière la fascination de la page blanche, une réalité contrastée

Publié le 02/10/2026
Disparitions volontaires : derrière la fascination de la page blanche, une réalité contrastée
Полина Власова/AdobeStock

Chaque année, plus de 60 000 personnes disparaîtraient selon une estimation de l’association ARPD. Parmi elles et eux, des majeurs considérés comme disparus volontaires.

C’est une histoire rare qui avait fait couler beaucoup d’encre dans les années 2010, celle de la disparition du jour au lendemain d’un vingtenaire belge, Ralf Bouffioux, et de sa réapparition 15 mois après, pour la fête des mères. Contrairement à la grande majorité des personnes disparues volontaires qui ont tourné la page en tirant un trait sur le passé, Ralf a partagé dans son Journal d’un disparu le menu de son évanouissement provoqué par une vie en impasse, un cul-de-sac affectif. Dans son journal, le jeune homme explique la préparation, partage son modus operandi pour rester incognito et sa culpabilité aussi, vis-à-vis de ses proches. Il a également multiplié les interviews pour confier son analyse, a posteriori, d’une démarche certes lucide mais au départ presque suicidaire, devenue force de vie : « Ça a été un grand soulagement de redevenir la personne que j’étais. Une fois rentré, je suis beaucoup plus fort psychologiquement. Ce tour d’Europe m’a permis de comprendre que j’avais une force en moi, que j’avais l’envie de vivre, d’abord. Le plus important : que j’avais l’envie de me battre, d’avancer », s’était-il confié au média belge RTL. Un témoignage, une fin heureuse importante pour les dizaines de milliers de familles en attente de réponses.

La disparition volontaire, un statut par défaut

Franchir les portes d’un commissariat pour signaler la disparition d’un proche majeur est toujours une épreuve, mais pour certains cela se solde par une impasse et une longue angoisse. Pour qu’une enquête soit ouverte par la police ou la gendarmerie et des recherches lancées, il faut en effet que les proches ou l’employeur de la personne fassent le signalement et que la disparition soit considérée comme inquiétante (la vie de la personne est en danger). Un classement déterminé entre autres par plusieurs indices concordants, comme la vulnérabilité de la personne (curatelle ou tutelle, maladie, pathologie mentale ou âge), un départ sans affaires personnelles (portable, papiers d’identité), un risque suicidaire ou une suspicion de radicalisation religieuse ou d’emprise sectaire. Dans le cas où une enquête est lancée pour disparition inquiétante, les officiers de police ou les gendarmes peuvent organiser des barrages routiers, des battues, avoir accès aux données bancaires et téléphoniques, localiser les appareils connectés. Si, au bout d’un an, aucun indice ne permet de conclure à l’intervention d’un tiers – ce qui déclencherait une enquête criminelle, pour enlèvement et séquestration par exemple, comme ce fut le cas entre autres pour l’affaire Delphine Aussaguel – et que la personne n’est pas retrouvée, un certificat « de vaines recherches » est remis à la famille de la personne disparue qui peut demander au juge des contentieux de la protection (ex-juge des tutelles) une constatation de présomption d’absence qui permet au juge de désigner un parent de la personne disparue – désormais inscrite au fichier des personnes recherchées – pour gérer temporairement ou à jamais ses biens. Si la personne est retrouvée à l’issue de l’enquête pour recherche inquiétante, la famille est informée sans que des informations sur ses allées et venues ne leur soient délivrées, dans le respect de la vie privée et de la liberté d’aller et venir, qui sont des droits fondamentaux. Mais parfois, aucune enquête n’est lancée parce que le motif de disparition inquiétante n’est pas retenu lors du signalement, laissant les proches désemparés face à ce qui est considéré par défaut comme une « disparition volontaire ». Outre le fait de compter sur leurs propres forces et leurs réseaux pour se lancer dans les recherches, les proches peuvent se tourner vers les associations de familles de disparus, comme l’ARPD ou la RPDIF, l’association MANU ou engager un ou une détective privée pour obtenir des réponses. Depuis 2003, l’ARPD, reconnue d’intérêt général, compte sur plus de 850 bénévoles disséminés sur tout le territoire – beaucoup d’anciens policiers ou de gendarmes – pour rechercher les disparus et accompagner humainement les familles confrontées à l’angoisse de la disparition d’un proche. Face à l’absence de réponses, d’autres font encore appel aux réseaux sociaux, aux médias locaux voire aux émissions de télévision à l’instar d’Appel à témoins, sur M6, qui a confié à des bénévoles de l’ARPD la gestion de la ligne téléphonique.

Un fantasme pour une société obsédée par le regard des autres

Les dossiers de disparitions volontaires font couler beaucoup d’encre et génèrent de nombreux fantasmes, à l’image de la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès, dont l’évanouissement dans la nature demeure un mystère. Comment fait-on pour disparaître à l’époque des réseaux sociaux et des caméras de surveillance ? Pour répondre à cette question, en août 2009, le journaliste américain, Evan Ratliff, collaborateur du magazine Wired et du New Yorker, a organisé une disparition en mettant au défi toute personne de le retrouver sous un mois, avec à la clé une récompense de 5 000 euros. Pendant l’expérience, Ratliff reste connecté sur Twitter et vit une véritable expérience paranoïaque… ce qui ne l’empêche pas, à une semaine de la fin de l’expérience, d’être découvert à La Nouvelle-Orléans, en allant chercher une pizza. Une aventure qu’il a romancée dans le livre Disparaître dans la nature, paru aux Éditions Marchialy en mars 2020.

Plus près de nous, un autre journaliste a tenté l’expérience pour, au-delà de comprendre les moyens mis en place pour s’évanouir dans la nature, envisager les motivations derrière la disparition volontaire. Avec la seule condition de tenir sa compagne dans la confidence, Julien Chavanes, ancien rédacteur en chef de la revue Néon, n’est plus venu au travail ni à l’école de sa fille. Il n’a plus répondu à ses mails, à son téléphone, n’a plus pris son pain à la boulangerie, a arrêté d’arpenter les rues du XVIIIe arrondissement où il avait ses habitudes. Après avoir soigneusement effacé ses traces sur internet, tiré du cash et acheté de faux papiers sur le dark web (qu’il a ensuite remis à la police) avec lesquels il a loué une voiture, il a mis les voiles depuis Paris, a rejoint le fin fond de l’Ardèche, où être un ermite est possible, rejoint une communauté autogérée en Anjou où les portes sont ouvertes et les questions non invasives. Il est devenu pendant quelques jours Paul Alois, une nouvelle peau débarrassée de son passé, de sa réputation, de ses responsabilités. « C’est un sujet qui m’intéressait depuis longtemps car il charrie des mythologies incroyables et c’est un fantasme qui nous touche tous dans notre modernité : comment échapper à son moi social, s’autoriser à le faire. Deux ans auparavant nous avions publié un article sur un type qui organise des disparitions pour 5 000 euros, une activité très connue au Japon. Nous avons voulu aller plus loin avec cette expérience », se souvient-il.

Après avoir rencontré, à l’issue de cette expérience, des familles de disparus et discuté entre autres avec Ralf Bouffioux, il a pu évaluer combien ce sujet est difficile. « Même les revenus volontaires, excepté le cas de Ralf, il est difficile de les faire témoigner car le passage à l’acte de la disparition constitue le paroxysme de leur mal-être et ils reviennent abîmés : certains se sont clochardisés, d’autres ont subi de la violence, ont été happés par des réseaux d’exploitation sexuelle, des sectes. » Selon le journaliste, l’oppression de la réussite sociale et la pression pour avoir une vie sociale riche n’est pas étrangère à ces parcours complexes. Ayant beaucoup travaillé sur les masculinités et les nouvelles attentes qui incombent aux hommes du XXIe siècle, il évoque aussi la figure mythique de l’homme parti chercher des cigarettes pour ne jamais revenir : ce sont surtout des hommes qui décident de disparaître, que ce soit organisé ou lié à une pulsion de quitter des engagements devenus impossibles à respecter.

Des divorces avec le passé pour arrêter la performance sociale

Une analyse qui n’est pas inconnue du sociologue David Le Breton, auteur de Disparaître de soi : une tentation contemporaine, paru aux éditions Métailié en 2015, qui a travaillé entre autres sur les disparitions volontaires, ce qui lui vaut de recevoir régulièrement des emails de personnes heureuses de comprendre des trajectoires. « J’ai beaucoup travaillé sur le fait de s’absenter de soi dans la vie quotidienne, de faire des pratiques à risques, de maigrir à l’extrême, de disparaître de l’espace social comme les hikikomori (un terme japonais qui désigne les personnes cloîtrées volontaires chez elles). Le sociologue a beaucoup travaillé sur ce qu’il appelle les « divorces avec le passé » au Japon, où les évaporés (jōhatsu) sont très nombreux (80 000 personnes par an) et où un quartier de Tokyo – le quartier de San’ya – est même connu pour abriter ces destins perdus. « C’est une société très traditionnelle où il faut constamment se montrer à la hauteur, où le regard des autres est constant et le poids de la performance parfois insurmontable », souligne David Le Breton.

Selon David Le Breton, qui dans sa jeunesse avait vécu une expérience radicale en Amazonie, la disparition de soi est l’expression d’un mal-être profond : « On fuit des violences ou un rejet, des souffrances impossibles à exprimer, des faillites économiques ou personnelles », souligne le sociologue. Dans le cadre de son travail, il a également travaillé sur les disparitions volontaires, un mode de fuite qui a beaucoup été utilisé en littérature ou au cinéma. « Dans le cadre de mes recherches sur le sujet, il y a 30 ans, j’avais trouvé un manuel de disparition de soi en italien, qui expliquait par le menu comment disparaître… Aujourd’hui, il y a des dizaines de sites qui donnent des astuces, mais il est aussi plus compliqué de disparaître avec les traces numériques que l’on laisse derrière soi. » Une contradiction de plus, dans un monde en proie à des bouleversements sur la définition même d’intimité.

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