Lutte contre le proxénétisme des mineurs : joindre les forces pour une prise en charge globale

Publié le 08/06/2026
Lutte contre le proxénétisme des mineurs : joindre les forces pour une prise en charge globale
dikushin/AdobeStock

Depuis septembre 2025, au Havre, un dispositif unique a été mis en place pour lutter contre le proxénétisme des mineurs. Alliant les forces du parquet, du commissariat, de l’aide sociale à l’enfance et de l’hôpital, ce projet entend mettre la prise en charge de la victime au centre des attentions. Reportage.

5 h 50, le 5 mai 2026, le jour est encore tapi derrière l’horizon quand un fourgon de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) suivi de deux véhicules banalisés serpente dans un quartier calme de Rouen rive gauche. 5 h 55, dans une résidence sociale de trois étages, on pourrait entendre les mouches voler : les huit agents de la brigade grimpent à pas de loups les deux étages ; derrière eux, quatre policiers de la brigade des atteintes à la personne du Havre et leur commissaire, cheffe du service local de police judiciaire du Havre, Charlotte Grégoire.

À 6 heures pile, la porte du deuxième étage, droite, est fracturée, les habitants tirés de leurs lits par les agents masqués et les aboiements du chien de la voisine. Dur réveil dans l’appartement familial, où il faut se faufiler entre les lourdes silhouettes en pare-balles, les sacs de rangements vomissant leurs contenus sur le sol, le séchoir à linge et le mobilier à strass et paillettes pour trouver la pièce à vivre. Une mère ferme les lourds rideaux de la baie vitrée, une ado en robe africaine slalome entre les uniformes pour récupérer le sac, puis le téléphone de sa mère dans une chambre à l’étage. Ses deux grands frères – hébergés à la sauvette par une mère a priori dépassée – ont les mains menottées derrière le dos : l’un assiste à la perquisition de sa chambre et à la saisie de son téléphone, l’autre tente de comprendre les faits qui lui sont reprochés, toujours assis sur le canapé où il dormait il y a quelques minutes, les yeux dans le vide. « Proxénétisme aggravé sur mineure et viol aggravé sur mineure », détaille la directrice d’enquête Anaïs C., enquêtrice spécialisée dans la lutte contre le proxénétisme des mineures, satisfaite d’avoir arrêté des cibles qui jusque-là étaient des êtres de papier, des surnoms, des profils.

À 6 h 20, les forces de l’ordre tournent les talons, laissant la famille des prévenus. Les deux individus sont embarqués sirènes hurlantes pour Le Havre, où ils seront gardés à vue et entendus pour des faits remontant à 2021. Selon le témoignage d’une jeune fille vivant désormais en Martinique, elle aurait été exploitée par les deux frères, dans un appartement appartenant à l’un d’entre eux (et loué en Airbnb à des proxénètes), alors qu’elle était âgée de 17 ans. Ancienne escort, elle aurait accepté dans un premier temps de travailler pour un des frères, avec la promesse de revenus mirobolants. Elle aurait finalement été retenue par l’intimidation, la violence et la manipulation, pendant près d’un mois, en multipliant plus d’une quinzaine de passes par jour, sans trop dormir ni manger à sa faim, abattue par l’alcool et le protoxyde d’azote, sans possibilité de communiquer avec l’extérieur et, bien sûr, sans être rétribuée. Selon son dernier témoignage recueilli la veille de l’arrestation, que nous avons pu consulter, elle aurait également été violée et brutalisée par les deux gardés à vue, qui en audition contestent, à des degrés différents, leur rôle dans cette sordide affaire.

Si ce dossier de proxénétisme aggravé et très organisé (dont le traitement est toujours en cours) trouvera peut-être une résolution judiciaire – une façon pour la victime d’obtenir réparation –, c’est parce qu’il a bénéficié d’un nouveau dispositif lancé en septembre dernier dans la cité portuaire et visant à lutter de façon pluridisciplinaire contre le proxénétisme des mineures. À l’image du protocole expérimental mis en place en 2020 par le tribunal judiciaire de Bobigny et des acteurs institutionnels et associatifs de son territoire, il vise à mieux protéger des victimes fragilisées par la vie, en défiance vis-à-vis de la justice. Une action concertée a ainsi été mise en place entre les institutions.

Un phénomène national qui mérite une force d’action locale

Dès son discours d’entrée en fonction, la procureure de la République du Havre, Soizic Guillaume, avait souligné que la lutte contre l’exploitation des mineurs était l’une de ses préoccupations principales : « Je pense qu’avec les réseaux sociaux et la pornographie, le rapport des jeunes au corps et à sa marchandisation est vraiment différent, ils et elles peuvent très facilement tomber dans un engrenage tissé par un proxénète et être l’objet d’une exploitation sexuelle. Dans ces dossiers – où la consommation de stupéfiants joue un grand rôle – les victimes ne comprennent le plus souvent pas qu’elles sont victimes. Ce sont des filles et des garçons qui n’ont pas confiance en la justice, la police, les institutions en général et il s’avère que, dans certains dossiers, la manière dont ont été traitées les plaintes déposées notamment pour des violences sexuelles et les décisions peu expliquées à ces mineurs en souffrance peut alimenter ce sentiment de défiance. En effet, l’immense majorité des victimes ont fait l’objet de violences sexuelles avant même leur exploitation… Il faut réparer ce qui a été mal fait par le passé, et construire une prise en charge globale », souligne la procureure.

La création de ce dispositif est née du constat de l’augmentation de la prostitution et l’exploitation sexuelle des mineurs. Un phénomène national qui se vérifie sur l’ensemble de la Seine-Maritime et en particulier dans les grandes métropoles comme Le Havre. En décembre 2024, par exemple, deux proxénètes avaient écopé de six ans de prison ferme pour proxénétisme aggravé pendant plusieurs mois, sur cinq mineures âgées de 14 à 17 ans, qui étaient sous la protection de l’aide sociale à l’enfance (ASE). « La majorité des mineures concernées par cette exploitation sont des enfants placés. Du côté de l’ASE, il y a une prise en compte de la difficulté mais je constatais une difficulté à faire le lien entre tous les intervenants. Les travailleurs sociaux faisaient des signalements de mineurs pour lesquels ils suspectaient une exploitation sexuelle, mais il y avait peu de concertation avec les services de police. De manière générale, nos échanges restaient très limités au cas par cas, surtout dans le cas des évaluations de mineurs non placés. Au niveau du parquet, nous transmettions les signalements au commissariat qui tentaient d’entendre la mineure, mais soit les éléments du signalement étaient trop flous, soit la victime se dérobait aux rendez-vous. En définitive, les services de police se retrouvaient noyés par des signalements qu’ils ne parvenaient pas à bien exploiter et, pendant ce temps-là, le système d’exploitation se développait et on identifiait autour des lieux de placement des personnes qui tournaient : l’effet d’entraînement était particulièrement inquiétant. »

Quand le parquet envoie deux substituts chargés des affaires des mineurs suivre une formation à l’École nationale de la magistrature sur la problématique de l’exploitation sexuelle des mineurs, décision est prise d’agir en collaboration étroite avec les autres institutions et de créer un dispositif ambitieux. Dès septembre 2025, un premier comité de pilotage élargi se rassemble (l’échéance prévue est de deux fois par an) et une cellule de veille associant parquet, magistrats, policiers, la ville et les travailleurs sociaux (ASE mais aussi hôpital). Fruit de ce travail collégial, une nouvelle trame de signalement (avec une liste des signaux d’alerte et la demande d’éléments de preuves) à destination des travailleurs sociaux est en travail, l’accueil et la prise de rendez-vous des victimes au commissariat ont été repensés pour éviter le départ en fugue (« Nous nous sommes adaptés à la temporalité des mineures, et non l’inverse », précise la procureure). Les clients des prostituées mineures ont également été responsabilisés avec l’obligation de comparaître devant le tribunal de police. La mairie du Havre s’est également associée au travail du comité pour plancher sur la problématique des Airbnb avec boîte à clés disséminés dans tous les quartiers de la ville et utilisés par les proxénètes pour organiser les passes.

Soizic Guillaume est également très fière de participer à reconstruire la confiance en la justice des mineurs exploités. « Lorsque l’on se rend compte que des mineures en situation d’exploitation ont vécu des violences postérieures, on regarde les dossiers qui les concernent et on les réanalyse. Dernièrement, nous avons ouvert une information pour un ancien dossier : en le lisant, les substituts ont confirmé qu’il fallait des informations complémentaires, apporter un nouveau regard. Quand il y a une difficulté à poursuivre, on va proposer une explication de la décision par l’association d’aides aux victimes. Le but est de leur montrer qu’elles sont considérées. Qu’elles aient confiance en nous est un vœu pieux mais cela peut commencer comme ça. »

« Il y a des dossiers dans lesquels on travaille davantage pour aider les victimes que pour traquer les auteurs »

En mars, lors du bilan des six premiers mois du dispositif, la cellule de recueil d’information préoccupante a relevé 15 signalements recoupés en amont, tandis que le commissariat traite sept affaires d’exploitations sexuelles sur mineurs. Une cinquantaine de mineurs seraient pris dans l’engrenage de la prostitution sous contrainte, comme la victime des deux jeunes arrêtés à Rouen par les enquêteurs spécialisés du commissariat du Havre.

« Il y a des dossiers dans lesquels on travaille davantage pour aider les victimes que pour traquer les auteurs », résume Charlotte Grégoire qui, avant d’obtenir le concours de commissaire et de prendre ses quartiers au Havre est passée par l’armée de l’air, puis un service central du ministère de l’Intérieur, avant de rejoindre la police judiciaire pour assouvir son besoin de servir la communauté. La commissaire a rapidement été intéressée par la lutte contre le proxénétisme et a rencontré en la procureure du Havre une alliée idéale pour travailler de façon globale sur ces problématiques avec des enquêteurs spécialisés, au sein du pôle Atteinte à la personne. « L’exploitation sexuelle des mineures est une opportunité d’argent facile pour le crime organisé : contrairement aux stupéfiants, il n’y a pas de mise de départ ; en termes de logistique ce n’est pas cher (il s’agit de payer l’Airbnb, les préservatifs et l’alcool et les stupéfiants visant à asservir la victime) ; il n’y a pas de guerre de territoire (au Havre en tout cas) et jusqu’alors il y a moins de risques que les stupéfiants vis-à-vis de l’attention policière. » De plus, les mineures – qui plus est cabossées par la vie – sont davantage à risque d’être sous emprise physique et psychologique de personnes rôdant autour des foyers ou des lieux de sociabilisation.

Dans leur bureau du commissariat central, Romain F. et Anaïs C. ont affiché des dessins qui mettent de la couleur dans des dossiers souvent sordides. Dans les favoris de leur navigateur internet se nichent des sites comme Sexemodel, qui propose les services d’escorts tournant dans toute la France. Sur les photos, des corps pornographiques, des visages poupins serrant des oursons en peluche, des moues filtrées par Snapchat. Pour les Havrais, des dizaines, voire des centaines de profils disponibles. « Elles s’adaptent parfois à une demande axée lolita. ‟Skinny”, cela peut vouloir dire maigre, ou mineure », souligne l’enquêtrice qui connaît certaines filles cachées derrière les pseudos : « Celle-ci a eu 18 ans il y a deux semaines », précise-t-elle. La fiche indique « 22 ans ». Les deux enquêteurs spécialisés rappellent ce qui les lie avec cette matière si difficile humainement. Le plaisir d’investiguer sur le temps long une « matière très souterraine » pour lui, quelque chose de l’ordre de la hantise pour elle. « La lutte contre le proxénétisme c’est un peu la grande oubliée, parce que les prostituées – qui plus est mineures – sont de grandes oubliées. Surtout depuis qu’elles ne sont plus sur les trottoirs », précise l’enquêtrice. Les deux policiers évoquent avec émotion certaines victimes qu’ils connaissent par leurs prénoms : Mélinda, Léa, Maëlys, des jeunes, trentenaires aujourd’hui, qui ont commencé à faire des passes à 12 ou 13 ans pour quelques euros, pour de la drogue. Les fonctionnaires de police sont heureux que ces jeunes filles bénéficient indirectement d’un sursaut d’attention grâce à ce dispositif, qui a permis en quelques mois de changer localement les choses dans leur appréhension vis-à-vis des victimes, la responsabilisation des clients ou des propriétaires d’Airbnb, la qualité des signalements par les travailleurs sociaux, la résilience de la justice vis-à-vis de ces manquements passés.

Il y a fort à parier qu’il ne s’agit là que d’une première pierre sur un bel édifice. Lors de la deuxième réunion du comité, le centre hospitalier du Havre et son service de pédopsychiatrie ont répondu présent. « On a pu évoquer les enjeux du soin lors du passage aux urgences et la question du retour au foyer. Le soin était la pièce manquante à notre édifice pour envisager la lutte contre la violence de l’exploitation sexuelle des mineures », souligne la procureure du Havre. À l’avenir, un lieu de répit pourrait être envisagé, une safe place pour que des jeunes filles à la dérive puissent poser des amarres, et reprendre peut-être confiance en elles et en la société.

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