Udaf 92 : « Le moindre petit pas des familles est un pas de géant » !

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En 2007, la mesure d’Aide à la Gestion du Budget Familial (AGBF) tombe dans le champ de la protection de l’enfance. À l’Udaf 92, tous les efforts sont entrepris pour remettre les budgets des familles sur les rails et couvrir les besoins de leurs enfants.

Au cœur d’un département plus rarement associé à la précarité qu’en Seine-Saint-Denis, les situations des familles de Clichy ou Gennevilliers, véritables îlots de pauvreté, ne sont pourtant pas simples. Certaines sont amenées à franchir la porte de l’Udaf 92 dans le cadre d’une mesure judiciaire particulière, l’aide au budget à la gestion du budget familial (AGBF), ordonnée par le juge quand les prestations familiales ne sont pas employées pour les besoins liés au logement, à l’entretien, à la santé et à l’éducation des enfants. En effet, « la protection de l’enfance ne se résume pas à un enfant laissé dans le placard », cadre d’emblée Valérie Félizardo-Diallo, cheffe de service de l’AGBF à l’Udaf 92. Cette dernière préconise une vision holistique, considérant qu’elle forme plutôt un « tout » correspondant aux besoins matériels de l’enfant quels qu’ils soient, au-delà de la seule lutte contre les maltraitances. À ce titre, la mesure AGBF, décidée par le juge des enfants après un signalement d’information préoccupante des services sociaux territoriaux, parce que le juge est déjà positionné ou qu’il est saisi par les parents, a toute sa pertinence dans le panel de mesures de protection de l’enfance, comme « un étayage des fonctions parentales pour répondre au mieux aux besoins des enfants ». Un enfant peut être « fracassé » par des violences, mais comment peut-il sereinement évoluer « dans un contexte d’insécurité avec des parents embolisés par des procédures, et plus suffisamment disponibles pour leurs enfants ? », interroge-t-elle. Après avoir été régie par le Code de la sécurité sociale, la mesure entre en 2007 dans le champ judiciaire, modification soutenue par les travailleurs sociaux, loin « d’une vision seulement gestionnaire des prestations familiales », précise-t-elle.

Une mesure peu utilisée

Malgré son enthousiasme, la mesure AGBF est assez peu mobilisée. Les Hauts-de-Seine n’y échappent pas. « Sur l’année 2022, 34 mesures ont été instaurées, sur un ensemble de 217 mesures par mois en moyenne dans le département », explique Valérie Félizardo-Diallo. Rien d’étonnant à cela. « Cette mesure est souvent affublée de préjugés. On croit que c’est une mesure de confiscation des prestations familiales, privative de liberté. Alors oui, nous recevons les prestations familiales, mais pour les réattribuer aux postes de dépenses nécessaires aux besoins des enfants. Sans compter que dans notre société parler d’argent n’est pas simple »…

D’autres raisons expliquent ce faible recours : la mesure reste trop méconnue et peu abordée dans la formation initiale des travailleurs sociaux. Mais Valérie Félizardo-Diallo est aussi consciente des peurs que la mesure AGBF suscite. « Bien sûr, les parents craignent qu’on leur retire la garde de leurs enfants. Mais nous leur expliquons que dans la panoplie du magistrat, il existe un panel de mesures de protection de l’enfance et que le placement ne se produit que quand toutes les autres mesures n’ont pas permis de sécuriser leur situation ». Voir cette mesure comme une aide est nécessaire, « une aide contrainte, certes, mais une aide », qui permet de prévenir des situations encore plus graves. « Quand les dettes de loyers peuvent être couvertes par le volume des prestations familiales, qu’on a pu sécuriser le bailleur et mener un travail éducatif auprès des parents, c’est dommage de ne pas tenter le coup ».

65 % de familles monoparentales

Car les familles concernées ont des « zones de fragilité multiples, variées et cumulées », pour reprendre les mots de la cheffe de service. Parmi elles, 65 % de foyers monoparentaux, dont une grande majorité des femmes, pour qui souvent, le ou les pères des enfants ont disparu des radars. Des femmes qui ont donc souvent connu des ruptures, parfois des épisodes de violences conjugales, qui ont peu ou pas de qualifications. « Un des freins réels au travail est d’ailleurs l’absence de système de garde pour ces mères, qui doivent attendre souvent la scolarisation du dernier ». Sans oublier la fracture numérique, qui accentue les difficultés d’accès et de maintien des droits sociaux, créant, en plus, « du handicap social ». Ces familles sont souvent nombreuses. Mais pour contrecarrer certaines idées reçues, Valérie Félizardo-Diallo s’empresse de préciser que « les enfants coûtent plus qu’ils ne rapportent » … De la même manière, si les budgets sont serrés, ce n’est pas par une addition de crédits à la consommation, mais par la faiblesse des minima sociaux, insuffisants pour assurer le loyer et les charges courantes.

Pour les déléguées aux prestations familiales (à l’Udaf 92, ce sont des femmes), en charge de l’accompagnement des familles, les leviers sont multiples : « si l’on ne peut pas réduire les dépenses, il faut tenter d’augmenter les ressources, en travaillant sur l’ouverture des droits manquants ou sur le rétablissement des droits, à la remise en confiance pour que les femmes accèdent à un emploi, même partiel, et enfin à la diminution des charges eau, énergie ou contrats d’assurance et abonnements souscrits », détaille-t-elle.

Dans 62 % des cas, la mesure AGBF est aussi l’unique mesure de protection de l’enfance, ce qui crée une « charge mentale » sur les déléguées, « seules à suivre ces familles », analyse Valérie Félizardo-Diallo.

Tenter de revenir à la « normale »

Quand l’Udaf reçoit l’ordonnance du juge, une déléguée prend contact avec la famille en question. Un rendez-vous initial permet d’expliquer les étapes, la durée, les raisons d’une telle mesure. L’idéal ? « Que la famille et la travailleuse sociale co-construisent le budget », sur la base d’un volontariat à retrouver l’autonomie le plus rapidement possible, précise la cheffe de service.

Pour ce faire, elle se rend à leur domicile, « souvent dans des immeubles délabrés, avec des dealers », souligne Isabelle Fauconnier, qui est l’une de ces déléguées depuis de longues années et adjointe de la cheffe de service. Ces travailleuses sociales sont les seules à encore aller au domicile des personnes. Pas facile pour autant de rentrer dans une intimité, surtout lorsqu’elle est « scrutée », afin de voir si le logement compte le minimum pour les enfants.

Car les difficultés sont multiples. Face à elles, les familles sont perdues. « Elles n’ouvrent plus le courrier qui s’accumule, elles culpabilisent. Les mères ne se sentent pas à la hauteur, ont peur qu’on leur prenne leurs enfants. Elles sont dans le plus grand marasme, raconte Sophie Gérard, elle aussi déléguée aux prestations familiales. Elles ont toutes le désir d’être de bonnes mères. Elles ressentent de la culpabilité, de la honte. Quand on en prend conscience, au début de l’accompagnement, c’est très touchant ». Alors les travailleuses sociales doivent les rassurer. « Nous leur disons : « l’idée, c’est de vous permettre de rester ensemble, nous ne sommes ni inspecteurs de police, ni la CAF, ni le bras droit du juge des enfants  » », précise-t-elle. « Ce que l’on veut, c’est éviter le traumatisme d’une expulsion ou d’un déménagement à l’autre bout du département », rappelle Isabelle Fauconnier. Mais une fois que les familles comprennent qu’elles sont là pour les aider et non les pénaliser, « on a du thé, du café, ils nous accueillent à bras, ouverts, conscients que nous sommes le dernier maillon à pouvoir les aider », surtout à l’heure d’une inflation galopante et de loyers aux tarifs prohibitifs, constate Isabelle Fauconnier.

À travers leur visite mensuelle en moyenne, les deux femmes doivent prioriser leurs missions. « On gère l’urgence, éviter l’expulsion ou la saisie sur le salaire ou des prestations de la CAF, puis on rentre dans l’accompagnement, et parfois c’est long », détaille-t-elle encore.

L’impact de la fracture numérique

Pour commencer les démarches d’ouverture ou de récupération des droits, les déléguées doivent avoir accès à des documents administratifs. Dans leur panoplie, l’ouverture d’un dossier de surendettement, une demande de Fonds solidarité de logement, d’aide alimentaire ou d’inscription à une épicerie solidaire ou Restos du cœur.  « Parfois, quand nous demandons une quittance, la dernière date de 2009… ». Et la numérisation n’a rien arrangé. « Je préférais encore les sacs plastiques ! », lâche Isabelle Fauconnier. Au moins, les documents étaient accessibles. « Une femme que je suis actuellement n’a pas accès à son compte EDF. Je ne peux pas avoir de facture. Idem pour son avis d’imposition, je dois demander à quelqu’un de l’administration fiscale de la récupérer autrement. Cela prend du temps, alors que j’ai une aide alimentaire à demander d’urgence », regrette Sophie Gérard. L’illettrisme, souvent caché, le manque de compréhension d’un jargon administratif compliqué, sont aussi des facteurs de difficultés. Mais ces démarches en valent la peine. « Nous visons l’autonomie, la responsabilisation des familles. Qu’elles puissent maintenir les liens matériels et affectifs. Ce n’est pas de l’argent et du temps perdu. La société peut se réjouir de soutenir les familles les plus démunies », avance Sophie Gérard. Pour cela, un temps long est nécessaire. « On ne peut pas changer 20 ans de dysfonctionnements d’un coup », explique-t-elle. La mesure dure 24 mois et est renouvelable sur décision du juge aussi longtemps que nécessaire et tant que les familles ont droit à des prestations familiales.

Lorsque le juge estime [sur base de rapports rendus par les déléguées, NDLR] que la famille peut sortir du versant judiciaire et revenir à une situation de droit commun, la mesure se termine. « En 2022, sur 45 mesures terminées, 40 % se sont traduites par un retour à l’autonomie. Les autres cas se répartissent ente les familles en fin de droits aux prestations familiales ou suite à des déménagements. Enfin, 4 se sont orientées sur une mesure de protection juridique (curatelle renforcée) », détaille Valérie Félizardo-Diallo. Si la nouvelle est encourageante pour les familles, elle peut néanmoins se transformer en cataclysme émotionnel. « Elles peuvent avoir le sentiment qu’on les lâche. Certaines pleurent. On les a sorties de la « mouise » et il y a un attachement, confie Isabelle Fauconnier, même si nous restons dans notre position de professionnelles ». Alors elles peuvent être orientées vers une aide administrative, pour une transition plus en douceur.

Toutes ces avancées modestes – résilier un contrat inutile, bénéficier des services d’une épicerie solidaire ou faire des économies d’énergie -,  « ça paraît de petites choses mais nous travaillons avec des gens qui font face à d’énormes freins. Le moindre petit pas est un pas de géant ! », conclut Valérie Félizardo.