Sharenting : pour un principe de protection absolue du droit à l’image des enfants

Publié le 17/09/2026 à 13h20

Et si, face au danger du sharenting, cette pratique consistant pour des parents à publier des photos de leurs enfants, on sacralisait le droit à la vie privée des mineurs ? C’est la proposition de Me Anne-Sophie Laguens. 

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Khorzhevska/AdobeStock

Ils sont des centaines de milliers, des millions peut-être, exposés, souriants, maladroits, pleurant, en robe à smock Bonpoint ou dans le plus simple appareil, par fratries de cinq ou progéniture solo, ils ont été la main minuscule souvent en noir et blanc, bracelet et prénom apparent, les yeux clairs sur le tapis d’éveil vers l’objectif, les cartables assortis posant fièrement devant la porte d’entrée à la première rentrée, ils sont stars d’émissions à succès, des vacances en caravane au télécrochet en passant par les familles nombreuses en culottes de velours.

De Shirley Temple à Jordy, de Macauley Culkin à Poupette Kenza, des nepo-babies aux incroyables mariages gitans, on connaît les risques de la surexposition d’enfants qui n’ont souvent rien demandé que de pouvoir jouer, pleurer, rire, se tromper, faire leurs premiers pas avec pour seul public leur famille.

Ils tombent, ils dessinent, ils découvrent la basse-cour, la mer, la neige, ils sont en vacances avec Papa qui se fera fort d’exposer qu’il va très bien sans Maman, ils sont en week-end avec Maman qui s’est senti un vent de liberté depuis qu’elle a divorcé alors elle crée des blouses Vichy pour enfants et anime le groupe Facebook Mounettes Paris 19, ils répondent aux questions inquisitrices de leurs parents face objectif d’iPhone 16 pour mieux nourrir le dossier du juge, ils se prennent des carrés de cheddar sur le front et cherchent Jessica du regard pour mieux faire rire la communauté de leurs darons, ils sont si habitués être photographié à chaque pas qu’ils posent aussi vite qu’ils demandent à voir le résultat.

« Les parents protègent en commun le droit à l’image de leur enfant mineur »

Depuis la loi du 19 février 2024, le Code civil prévoit que « Les parents protègent en commun le droit à l’image de leur enfant mineur, dans le respect du droit à la vie privée ».

Il y a là une forme d’injonction contradictoire, de mouvement hypocrite à dénoncer d’un côté, et à juste titre, le danger des réseaux sociaux sur les cerveaux juvéniles, et de l’autre, à user et abuser de l’image de ses enfants pour justifier qui du bonheur familial retrouvé, qui des vacances à l’île de Ré, qui de son quart d’heure de célébrité.

Trop souvent devons-nous rappeler aux parents qu’avant de réclamer des « droits » sur leurs enfants, ils doivent se rappeler qu’ils sont avant tout liés par des devoirs.

Puisque l’on s’émeut qu’une loi mal rédigée ne permit pas d’interdire l’accès aux réseaux sociaux au moins de 15 ans, puisque l’on renforce les textes visant à interdire la diffusion d’images prises sans consentement, puisque la France est peut-être le pays qui sacralise le plus le droit à la vie privée et le droit de la presse, pourquoi ne pas aller au bout du raisonnement et interdire aux parents la diffusion de photos de leurs enfants, présumés non consentants, sur leurs réseaux accessibles au public ?

50% des contenus diffusés sur les sites pédocriminels proviennent de publications privées

L’article 372-1 précité rappelle que « les parents associent l’enfant à l’exercice de son droit à l’image, selon son âge et son degré de maturité ». Imagine-t-on un enfant de 5 ans s’associer, s’il avait le discernement suffisant pour le décider, à la publication de sa photo en maillot de bain au camping des Grillons ou de son outfit rentrée choisi moins pour jouer dans la cour de récré que pour parader en story ?

À chaque publication que nous postons, la faisons-nous dans l’intérêt supérieur de nos enfants, ou par besoin de flatter notre propre ego, de démontrer notre parentalité exemplaire voire parfois d’humilier sa progéniture que l’on ferait pleurer pour quelques vues en plus ?

Les chiffres du sharenting ont été exposés et réexposés : 50% des contenus diffusés sur les sites pédocriminels proviennent de publications privées postées par des parents sur des réseaux accessibles au public. À l’âge de 13 ans, un enfant a déjà en moyenne 1 300 clichés de lui qui circulent sur internet.

Avons-nous la certitude que l’intégralité de nos contacts, de ce vague collègue croisé en afterwork à cet ami d’ami ajouté en 2019 après un EVG n’aura de pensée malsaine ?

À chaque pression sur le bouton « publier », sommes-nous en train de passer un « temps de qualité et d’attention», ce fameux temps scruté par les professionnels de l’enfance lors des rencontres médiatisées, avec notre descendance, ou devisons-nous sur le nombre de vues qu’atteindra l’œuvre picturale ?

L’autorité parentale, ce n’est pas jouir d’un droit à l’image comme de sa propre marque, c’est protéger l’image, le corps et l’innocence.

Sacraliser le droit à la vie privée de l’enfant

C’est n’avoir que trop conscience que l’enfant se confrontera bien trop vite aux pressions, moqueries et admirations de leana94 et jayzzzz pour le préserver du regard des adultes.

L’article 373-2-6 donne pouvoir au juge d’interdire la diffusion de l’image d’un enfant, en l’absence d’accord des deux parents.

À l’heure où la loi intégrale revient dans le débat parlementaire, une proposition responsable voudrait que l’on renforce l’article 372-1 du Code civil en y inscrivant que les parents s’interdisent d’eux-mêmes de faire usage de l’image de leur enfant en dehors d’un contexte privé.

Comme le Royaume-Uni s’est illustré par ses interdictions générationnelles d’acheter du tabac, ou l’Australie par son interdiction des réseaux au moins de 16 ans, la France prendrait une position législative forte en sacralisant le droit à la vie privée de l’enfant, protégée par ses parents avant que le juge n’ait besoin d’intervenir.

 

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