À la Belle Époque – French Cancans – Une collection privée

Publié le 04/01/2018

Henri de Toulouse-Lautrec, Divan japonais (1892).

Fondation Pierre Gianadda

La Fondation Pierre Gianadda, à Martigny (Suisse), organise depuis près de 30 ans, sous la direction de son fondateur Léonard Gianadda, des expositions de grande qualité. Celles-ci sont parfois issues de collections particulières, comme celle qui réunit actuellement quelques 90 estampes et affiches d’Henri de Toulouse-Lautrec ; un témoignage vivant de la Belle Époque, à Montmartre.

D’emblée l’on est pris par cette ambiance de plaisir incarnée par les danseuses, les écuyères, les chanteuses ou les clowns. Tout est vie, mouvement, bonheur de l’instant dans ces affiches, parfois immenses, représentant les personnages de la Butte ou publicités pour cabarets et journaux.

Plutôt tragique est la vie d’Henri de Toulouse-Lautrec, né dans une famille aristocratique languedocienne. Promu à un bel avenir, il se retrouve difforme à 14 ans, après deux accidents. Ces malheurs ne le découragent pas ; depuis son enfance il dessine et témoigne d’une vocation précoce, encouragée par le peintre Princeteau, ami de la famille. Le jeune homme sait que seul Paris peut lui donner un avenir, il part donc pour la capitale en 1882. Montmartre l’accueille, il y vivra jusqu’à sa mort prématurée, abimé par la maladie et l’alcool. En ce lieu mythique il découvre un monde bien éloigné de celui qu’il a connu et qui l’attire.

Henri de Toulouse-Lautrec est un homme de son temps ; cultivé, il est fasciné par l’univers des artistes de cabaret autant que par le cycle ou la voiture pour lesquels il réalisera de superbes affiches. En tant qu’artiste, il est novateur dans la technique avec des vues plongeantes et un procédé de réserve très personnel. Ainsi, les corps sont souvent figurés par un trait incisif, cursif, sur un espace vierge qui lui donne forme. Ce sont : La Goulue, Jane Avril dansant, May Milton et bien d’autres, scènes vivantes. Il y a du rythme dans ces œuvres autant qu’une rare acuité de regard sur ces filles de joie, gens du cirque, chanteuses, avec lesquels il est en parfaite osmose. Son art n’est jamais vulgaire. Dans son expression graphique, il révèle de fulgurants aplats colorés, associés à un noir qui donne de la profondeur. Sur de grandes surfaces homogènes on découvre quelques griffures, il est le maître du « crachi » un pointillé obtenu par soufflage de l’encre.

Cet artiste témoigne d’une grande rapidité d’exécution. Ce sont également des lithographies prises sur le vif, telle Yvette Guilbert au visage esquissé, expressif et ses célèbres longs gants noirs. Il est intéressant de voir l’épreuve d’une composition et à ses côtés sa réalisation : Reine de joie par exemple. L’expression graphique de ce peintre traduit toutes les attitudes, la courbe y est souvent présente. On admire cette virtuosité qui n’est pas facilité. Dans cette bohème montmartroise, Henri de Toulouse-Lautrec se fait des amis, notamment Aristide Bruant ; chacun connaît les portraits magistraux du troubadour, son allure magnifique avec manteau et chapeau noirs éclairés d’une écharpe rouge. Ici encore, peu de détails mais une réelle présence.

Ambassadeurs – Aristide Bruant, par Henri de Toulouse Lautrec (1892).

Fondation Pierre Gianadda

Les affiches se succèdent avec toujours ce sens de la fête. Parfois l’artiste révèle sa délicatesse : jeunes femmes à peine esquissées. Un autre personnage retient l’attention : La clownesse assise, Cha-U-Kao, une figure du Paris de la fin du siècle qui travaille au Moulin-Rouge. Dans cette œuvre elle apparaît lasse comme le révèle sa pose abandonnée et dont le collant noir se détache du divan rouge et de sa blouse jaune tendre.

Henri de Toulouse-Lautrec évoque avec la même acuité les fêtards qui hantent ces lieux où tout est permis. Lui-même vit dans ce monde interlope, il est proche des artistes comme des prostituées. Il se montre sensible à ces êtres parfois en marge de la société et comme il lui est impossible de participer à la vie mondaine, ce seront donc les plaisirs de la nuit à Montmartre.

Dans ses peintures ou affiches et estampes, il s’oppose au conformisme et l’on admire sa virtuosité qui n’est pas facilité. Henri de Toulouse-Lautrec a peint avec vérité et talent les mœurs de son temps. Le catalogue fort bien documenté et à la riche iconographie est réalisé par le commissaire de l’exposition, Daniel Marchesseau, avec la contribution d’autres auteurs.

 

 

 

LPA 04 Jan. 2018, n° 132r2, p.16

Référence : LPA 04 Jan. 2018, n° 132r2, p.16

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