Audience et Vernissage

Publié le 23/01/2017

Audience, de Václav Havel.

LOT

Ce spectacle, un temps prolongé grâce à son succès, sera assurément repris et ceux qui ne l’ont pas encore vu ne doivent pas le manquer.

Si l’on devait qualifier cet excellent moment de théâtre, le terme de subtilité s’imposerait, qui s’est glissée dans le texte, la mise en scène et le jeu des acteurs. Subtilité que ces deux pièces que Václav Havel écrivit en 1975 alors qu’il était en dissidence, entrecoupée de longs séjours en prison, avant de réussir une « révolution de velours » et de devenir président de la Tchécoslovaquie lorsque le pays se libéra du joug soviétique. Porté par le théâtre de la Balustrade, à Prague, il écrivait des courtes pièces dont celles ici réunies sont les plus connues.

Le héros des deux pièces, Ferdinand Vaněk, est son double imaginaire. Comme lui, il est dramaturge et, pour survivre, il travaille quelques temps dans une brasserie. Audience est un dialogue de sourds entre l’intellectuel plein d’esprit et de finesse et le contremaître de la brasserie, une brute plutôt sympathique chargé par la direction de faire un rapport sur le présumé subversif à qui il demande de l’aider en échange d’un emploi de magasinier. Dans Vernissage, Ferdinand est invité à une pendaison de crémaillère chez un couple de parvenus compromis avec le pouvoir en place et fiers d’exhiber leur nouvel appartement et leur collection de peintures (une vingtaine de reproductions du Champ de colza du peintre Miloslav Moucha). Le contraste entre la vulgarité du buveur de bière et le snobisme extravagant des parvenus suit la même ligne de fuite, celle de la soumission à tous les pouvoirs, facilité à laquelle cède toujours la majorité. Les résistants sont rares, certains choisissent la violence, d’autres l’opposition intérieure, c’est le cas pour le candide mais opiniâtre Ferdinand de Václav Havel. On reste dans l’intime, le huis clos, une excellente position pour guetter les turbulences des sociétés.

Subtilité de la mise en scène d’Anne-Marie Lazarini qui, décidément, semble réussir tout ce qu’elle entreprend dans son théâtre, et dieu sait qu’elle ne choisit pas la facilité en se renouvelant sans cesse ! Avouant rechercher, comme un architecte, un « fonctionnement à partir de l’espace », et aidée ici par une remarquable scénographie de François Cabanat, elle a imaginé d’utiliser le sous-sol de son théâtre en demandant aux spectateurs de se déplacer de l’espace brasserie, sombre et plutôt glauque, à l’espace coloré et clinquant de l’appartement des bobos, créant ainsi une proximité physique avec les acteurs comme elle aime le faire. Et combien de soins apportés aux moindres gestes et déplacements, petites touches furtives, légères, efficaces, dans le ton de la pièce !

Les quatre comédiens sont excellents. Cédric Colas est un Ferdinand-Václav qui montre bien la force tranquille que peut avoir l’insoumission. Stéphane Fiévet est un Sladek puissant, au grotesque pathétique. Quant au couple de l’entente cordiale, le choix a été fait de forcer la caricature jusqu’à l’excès, ce qui fait ressortir le caractère comique qui ne manque pas de se glisser au milieu des tragédies. Frédérique Lazarini, mise en valeur par Marc Schapira, est épatante dans ce délire. Le théâtre est une « communauté d’un type élevé entre scène et salle, un champ de tension unique et indescriptible », disait l’auteur. On en est persuadé en quittant à regret ce spectacle.

 

LPA 23 Jan. 2017, n° 123r6, p.13

Référence : LPA 23 Jan. 2017, n° 123r6, p.13

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