Bérénice au théâtre de l’Odéon

Publié le 05/06/2018

Élisabeth Carecchio

Certains trouveront épatante la représentation de Bérénice revisitée par Célie Pauthe « loin des grandes orgues déclamatoires et de numéros d’acteurs ». Ce n’est pas notre cas et nous sommes sortis irrités d’avoir été privés de l’enchantement attendu d’une des plus belles tragédies de tous les temps.

Il ne faut pas incriminer les acteurs qui abordent les alexandrins avec aisance et sensibilité. Mélodie Richard est une Bérénice intense et passionnée, Clément Bresson, un Titus viril et tourmenté, et Mounir Margoum donne au personnage d’Antiochus l’humanité douloureuse et touchante de ce personnage aussi central que les deux autres.

La cause de notre irritation était la même que celle qui nous avait envahi peu de temps auparavant en allant voir Parsifal dans la mise en scène à l’Opéra Bastille. Il s’agit d’une atteinte à l’esthétisme, un déni, un délit. Ces deux chefs-d’œuvre composés par deux génies du patrimoine universel sont un hymne à la beauté, celle du verbe et de la musique. C’est ce que l’on vient d’abord chercher et que l’on est en droit d’attendre. Que l’on cherche à les moderniser, pourquoi pas, mais en respectant cet esthétisme comme sait magistralement le faire, par exemple, Bob Wilson.

Mais que l’on banalise ces œuvres sous prétexte… sous prétexte de quoi ? Pas question d’adhérer bouche béee aux explications dont nous gratifient désormais les programmes en guise de justification. Les intentions de Célie Pauthe sont certes respectables : insister sur les liens entre l’intime et le politique, ici l’amour de Titus et sa détermination parfois chancelante à la répudiation, la fragilité de Bérénice, là les devoirs de Titus envers Rome et la prise de conscience par Bérénice de sa condition royale.

Mais pourquoi, sauf le dessein d’économiser le budget de la Culture déjà en difficulté, avoir choisi un décor misérabiliste à la limite du ridicule : un plateau vide à part un canapé et une table, sortis de chez Ikéa, agrémentés de deux petits tas de sable. Pourquoi avoir vêtu un empereur, maître de Rome, avec un ensemble fripé et un tee-shirt empruntés à Emmaüs ? Pourquoi Arsace, le confident d’Antiochus est-il devenu une garçonne sautillante en jean moulant noir ? Pourquoi, à répétition, ces bourades, ces embrassades viriles de fin de banquet, les corps doivent-ils autant se toucher ?

Nous n’avons pas été gênés, bien au contraire, par quelques libertés : le recours à l’hébreu dans quelques répliques, un vers de Charles Baudelaire, l’idée d’en appeler au film Césarée tourné par Marguerite Duras et dont les projections sont autant de coupures de la pièce isolant même le célèbre « Hélas ! ».

Ce qui compte c’est la poésie du texte, le cadrage autour des statues d’Aristide Maillol dans le jardin des Tuileries, et la voix, cette voix unique : autant d’odes à la beauté.

Après tout il en fallait de peu pour que cette représentation soit une réussite. De peu ? Pas tout à fait.

LPA 05 Juin. 2018, n° 136w1, p.14

Référence : LPA 05 Juin. 2018, n° 136w1, p.14

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