Black Lives Matter

Publié le 19/11/2020 - mis à jour le 20/11/2020 à 11H02

Albin Michel

Nous ne cessons de découvrir quotidiennement une facette de l’Amérique toujours plus sombre et injuste.

Un passé et un présent peu reluisant, dont le 45e président des États-Unis n’a fait que profiter pour attiser un peu plus la haine et le mépris, envers certaines communautés.

Le mouvement Black Lives Matter a ainsi pu mettre en lumière les violences policières, mais c’est tout un système gangréné qu’intellectuels, cinéastes, activistes dénoncent depuis plusieurs années afin de redonner confiance à tous les Américains dans leurs institutions.

Et quelles institutions…

Colson Whitehead fait partie de ces auteurs engagés ; engagés dans la lutte contre les préjugés, pour la justice, et ce afin de redonner la place et surtout une voix à tous ceux qui ont souffert et qui ont été victimes d’injustice du fait de la couleur de leur peau.

Il explore déjà depuis plusieurs années les blessures raciales qui corrompent l’Amérique, après Underground Railroad, son nouveau roman Nickel Boys vient d’être couronné par le Prix Pulitzer 2020, faisant de son auteur l’un des rares écrivains à avoir été doublement récompensé par ce prix. Avant lui, seuls William Faulkner et John Updike avaient été doublement couronnés, c’est dire le talent que ses lecteurs et le monde de la culture lui reconnaissent.

Nickel Boys retrace la vie de jeunes, blancs et noirs américains envoyés dans un centre pénitentiaire pour mineurs, dans les années 60 en Floride.

Basé sur des faits réels, Colson Whitehead retrace le parcours de ces jeunes arrivés là par erreur ou injustice ; l’ambiance, les règles, les petits arrangements entre les adultes et les compromissions avec l’État fédéral qui laisse faire, malgré quelques contrôles… pourtant, la réputation du pensionnat n’est plus à faire.

Les blancs sont à peine mieux traités que les noirs, mais la ségrégation existe et la vie d’un mineur délaissé a bien peu de valeurs dans l’enceinte de la Nickel Academy.

Elwood Curtis, jeune homme noir, travailleur, intelligent, élevé par sa grand-mère à Tallahassee, a reçu le plus beau cadeau qu’un adolescent rêveur, empreint de liberté et d’égalité peut recevoir en ce Noël 1962 et qu’il écoute avec frénésie sur la platine, un disque intitulé : Martin Luther King at Zion Hill. Ce cadeau marquera à jamais sa conscience politique mais sera pour lui la cause de bien des tourments…

Alors qu’il se rend à l’université pour commencer avec un peu d’avance son apprentissage, il est victime d’une erreur judiciaire qui le conduit directement dans une de ces maisons de correction dont seule l’Amérique a le secret.

La Nickel Academy – baptisée ainsi par ses pensionnaires car leurs vies ne valent même pas un nickel, l’image n’est pas juste là pour vous faire réfléchir, elle est un fait bien réel – est un de ses établissements qui vous marque à jamais.

Sous couvert d’un règlement et de préceptes naïfs, les délinquants deviendront grâce à leur passage dans cette académie des « hommes honnêtes et honorables », comme le veut son fondateur ; mais ceux qui la dirigent ont une conception de l’honnêteté toute relative.

Il ne faut pas toujours croire ce que tente de nous vendre l’Amérique…

Ce pensionnat, où le sadisme et les violences sont le lot quotidien de bien des enfants, mettra à rude épreuve Elwood, le confrontant à la réalité de la vie en communauté face aux idéaux du révérend Martin Luther King. Il rencontrera aussi des personnalités singulières et créera de réelles amitiés avec certains pensionnaires, comme Turner, qui lui permettront peut-être d’envisager un avenir meilleur.

Attention, ce roman est glaçant, effrayant, il faut tout le talent de l’auteur pour nous pousser à continuer, car il sait nous tenir en haleine, alternant les angles, le récit faisant des sauts dans le temps, nous laissant entrevoir une guérison ou du moins une vérité qui éclate…

C’est un grand roman, fort et utile, qui nous redonne un peu d’espoir de voir un pays faire enfin toute la lumière sur son passé et entrevoir enfin une possibilité de reconstruction sur de nouvelles bases plus solides et en connaissance de cause. Vers une justice restauratrice pour ces milliers de victimes d’une Amérique comme on la tait.

Que le 46e président élu des États-Unis puisse, quant à lui, faire avec sans trahir son peuple…

À lire également

Référence : LPA 19 Nov. 2020, n° 157u9, p.19

Plan