Camus et ses manuscrits de l’Étranger

Publié le 03/07/2024

Ce manuscrit recopié par Camus lui-même, sans doute en 1944, a été adjugé 656 000 €

Tajan

La page de titre du manuscrit montre simplement, d’une petite écriture sautillante et élégante : « L’Étranger ». Ceux qui connaissent Albert Camus récitent sans regarder le premier feuillet : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » La première édition est parue chez Gallimard en 1942 (in-12). On sait que le jeune écrivain avait déjà songé à ce thème dès 1938 et qu’il y travailla jusqu’en 1941. Ce roman, qui repose sur le thème de l’absurde, connut un immense succès et a été traduit en soixante-huit langues. On dit qu’il est le troisième roman francophone le plus lu dans le monde, après Le Petit Prince et Vingt Mille Lieues sous les mers.

Les bibliophiles recherchent les S.P., c’est-à-dire les services de presse, car l’édition originale n’a pas bénéficié de grand papier. L’un de ces S.P., relié en 1957, par P.-L. Martin, en box noir, les plats recouverts d’un décor géométrique en perspective en box orange et rouge, avec un filet doré, les gardes de papier brillant également orange et rouge, la tête dorée sur brochure, couverture et dos conservés, a été adjugé 13 000 € à Drouot, le 15 juin 2023 par la maison Farrando, assistée par Fabrice Teissèdre, lors de la dispersion de la collection Consten. L’Étranger a bénéficié de plusieurs éditions illustrées, notamment par Sadequain, qui a donné 21 lithographies en couleurs pour l’Automobile Club (1966, in-4 en feuilles sous couverture rempliée), tiré à 150 exemplaires sur vélin de Rives. Un exemplaire a été vendu 1 900 €, à Drouot, le 16 décembre 2021 par la maison Gros Delettrez.

Mais ce qui nous intéresse davantage aujourd’hui est ce manuscrit de L’Étranger que nous évoquions plus haut. Certains spécialistes se demandent pourquoi Camus a recopié son texte, alors que son livre avait déjà été publié. Il est certes signé et daté d’avril 1940, mais il semblerait que cette copie date de 1944. Ces 104 feuillets montés sur onglets, reliés en 1953 par Pierre-Lucien Martin, en maroquin noir, orné de rayonnements multiple de filets or et au palladium sur les plats, ont été adjugés 656 000 €, le 5 juin 2024 par la maison Tajan, assistée par Ségolène Beauchamp. Cette dernière précise que le texte est très proche de la version définitive, mais on y découvre quatre sous-titres ou titres alternatifs : « La Pudeur », « Un homme libre », « Un homme heureux », « Un homme comme les autres ». Plus étonnant, ajoute-t-elle, Albert Camus commente dans les marges sa propre prose, en faisant des renvois à la 2e partie du manuscrit. Il écrit par ailleurs de brefs commentaires, faisant référence à l’essai Le Mythe de Sisyphe et à sa pièce Le Malentendu, sur lequel il travaille. Enfin, et de façon tout à fait exceptionnelle, le manuscrit est illustré de 13 croquis.

Plusieurs manuscrits de l’Étranger ont circulé, notamment ceux de Jean Grenier et de Pascal Pia. Pourquoi Camus en a-t-il ajouté un autre ? André Abbou (1937-2021), qui a beaucoup travaillé sur les textes de Camus, a émis l’hypothèse selon laquelle le jeune écrivain ayant besoin d’argent, l’aurait recopié secrètement afin de le vendre à un bibliophile ou à un libraire.

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