Commissaire-priseur

Publié le 10/01/2017

Comment devient-on « accro » à l’art et à son monde bien avant d’être un des acteurs emblématiques de son marché ? Simon de Pury raconte dans Commissaire-priseur sa découverte très jeune du Musée des Offices à Florence, du Louvre, de la National Gallery, comment à seize ans il découvre Andy Warhol et Robert Rauschenberg, ceux-là mêmes dont, plus tard, il côtoiera les œuvres dans les salles de vente, puis la rencontre fondatrice avec Ernst Beyeler. Simon de Pury explique aussi pourquoi la ville de Bâle, dont il est natif, est la ville de l’art par excellence, Art Basel le prouve. Il était ainsi déjà dans l’ambiance de ce qui est, avec le foot et le rock, sa passion de vie ; comment celui qui voulait être un artiste est-il devenu marchand d’art ?

Des questions existentielles. Remarquablement écrit par William Stadiem, auquel Simon de Pury rend hommage, ce livre se lit comme un roman : celui de l’art contemporain et de son marché. Sauf qu’ici rien n’est fictif. On y croise les figures et les portraits des marchands, des peintres (Sam Francis, Jeff Koons, Damien Hirst et bien d’autres), des galeristes (les Gagosian, les Nahmad), des performers, les commissaires-priseurs dont Peter Wilson et le « prince » Maurice Rheims, des magnats qui font les cotes et les valeurs. Sans oublier « les coureuses de fortune » ! Avec au passage des questions essentielles abordées sans fard par le commissaire-priseur, ex-peintre lui-même fou de Picasso (et même sujet de tableaux ! Voir le chapitre « Un nu en guise de portrait ») : la notion d’art contemporain, la fin des collections privées, le capitalisme culturel, la formation des prix de l’art, la seule question qui vaille dans ce monde est-elle de savoir si c’est beau ou de s’assurer que c’est cher, le seule ambition d’un commissaire priseur est-elle de multiplier les records de vente et d’aller toujours plus haut ? Le livre est en tous points passionnant. Comme cette autre question, majeure, que pose l’anecdote du magnat japonais de la papeterie, Ryoei Saito, qui un jour déclara vouloir être incinéré à sa mort avec son Van Gogh et son Renoir. Devant le scandale soulevé par sa suggestion, il se ravisa. Pourtant, n’avait-il pas le droit de disposer librement de ses biens ? On le voit, l’œuvre d’art impose toujours un regard particulier, elle porte avec elle tant de choses…

« Là ou il y a de l’art il y a de l’espoir ». La formule est de Simon de Pury, l’ex de Sotheby’s à la tête d’une entreprise qui ne fit pas le poids face aux mastodontes du marché. Il ne cache rien, même si, confesse t-il, il ne dit pas tout. Il ne nous en est que plus sympathique. Évoquant ses déboires, ses doutes, ses conquêtes, ses déceptions entrepreneuriales et affectives, Simon de Pury n’a jamais cessé d’avancer et d’y croire, rebondissant comme après cette année terrible que fut 2002. Une vie à travers le luxe, les grands hôtels, les palais, les lambris et les objets précieux ne préserve pas du mal et des douleurs. Les grandes ventes caritatives participent alors d’un équilibre trouvé, comme celle du squelette de mammouth de Damien Hirst adjugé pour 15 millions de dollars ou celle d’Art Basel en présence d’Audrey Hepburn et Elizabeth Taylor, cette soirée lui ayant procuré « un moment de grâce extatique à la saint François d’Assise ».

Simon de Pury est un absolu passionné qui nous séduit par sa réussite et son amour de l’art. En modestie et élégances.

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Référence : LPA 10 Jan. 2017, n° 122a9, p.16

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