Un été d'opéra – Deuxième partie

Der Freischütz enfin restitué dans sa vraie dramaturgie

Publié le 06/09/2022 - mis à jour le 06/09/2022 à 11H10

Harmonia Mundi

Cette nouvelle proposition CD de l’opéra de Weber tord le cou à une idée bien installée ces temps-ci, qui est dans le domaine du genre mixte parlé-chanté, tels le Singspiel ou l’opéra-comique, de couper sans vergogne dans les dialogues, les réduisant à peau de chagrin, pour ne pas dire de les supprimer purement et simplement. Tout en prenant le contre-pied de cette approche castratrice, René Jacobs va beaucoup plus loin. Il ose nous rendre la dramaturgie d’origine telle que pensée par leurs auteurs, Weber et Kind. En puisant dans les travaux préparatoires de l’œuvre, le chef s’est livré à un travail approfondi de recherche sur le sens profond de cet opéra romantique, singulièrement quant à son niveau touchant au domaine religieux. C’est à cette dernière strate qu’appartient le personnage de l’Ermite, figure familière dans les contes allemands, hélas réduit à la portion congrue d’une apparition en fin d’opéra tel un deus ex machina. Il ressort pourtant du brouillon du livret de Kind que celui-ci est en fait, selon Jacobs, « la pierre angulaire de l’intrigue ». Et se manifeste dès le début de la pièce. Comme il en va dans le Prologue de l’opéra tel que conçu à l’origine dans le livret, ici restitué et mis en musique par René Jacobs. Ainsi l’entend-on immédiatement après l’Ouverture dans un air où il se remémore un songe-cauchemar dans lequel une jeune fille, Agathe, attend son fiancé, et en vient à redouter un méfait. L’autre personnage essentiel est celui de Samiel, personnification du mal, âme damnée du jeune Max, et « le moi maléfique de Kaspar », auquel Jacobs n’hésite pas à donner plus de poids que de coutume. Diverses séquences parlées ou de mélodrame sont dès lors intercalées entre les numéros habituels ou en surimpression avec les didascalies. Le décryptage de la trame trouve ainsi sa parfaite illustration à travers ces deux personnages, tout au long de l’opéra et pas seulement dans le tableau de la Gorge-aux-loups, mais aussi au Ier acte qui voit la préparation de la machination de Samiel et la prémonition de l’Ermite, et au dernier qui scelle la déconfiture du premier comme l’action salvatrice du second.

Pour soutenir cette dramaturgie, il fallait une équipe de chanteurs vierges de tous présupposés et qui savent délivrer dialogues et récitatifs comme de vrais acteurs. Jacobs a fait appel à de jeunes interprètes qui manient le langage de Weber avec un étonnant naturel. Le choix des couleurs vocales bouscule une certaine tradition, favorisant des timbres clairs. Ainsi de l’Agathe de Polina Pasztirscák, émouvante dans sa pureté tragico-naïve, offrant un soprano, plus « léger » que bien de ses illustres collègues. Pas de profil trop large ici, encore moins de gabarit wagnérien, mais une souplesse dans l’élocution, qui confère à l’air « Leise, leise » un ton presque de suavité, voire hypnotique. Pareille impression chez Kateryna Kasper. Ännchen, qui possède un soprano plus corsé que celui de son amie, à l’inverse là encore de la tradition. Maximilian Schmitt campe un Max à la voix claire que couronne une belle quinte aiguë. Point de velléités wagnériennes donc, non plus que de recherche d’effet de puissance virile ou de vraie-fausse naïveté à l’endroit des forces du mal. Christian Immler, l’Ermite, allie un beau métal de baryton-basse à une noblesse de ton sans affectation. Dimitry Ivashchenko défend de sa voix caverneuse et avec une belle morgue l’horrible Kaspar, et passé quelques notes aiguës massacrantes au début de son premier air, soutient le challenge d’une partie délicate. Les chœurs de la Zürcher Sing-Akademie offrent une totale clarté d’intonation avec parfois quelques traits appuyés, nul doute sur l’avis du chef d’orchestre. Les divers rôles parlés sont tenus avec pareil soin, en particulier le Samiel de Max Urlacher distillant un venin satanique.

À chaque page de l’opéra ressent-on la patte de René Jacobs. Qui sait combien ce que chanter veut dire en termes de recherche des couleurs et des nuances dans l’articulation. Sa direction épouse une dramaturgie poussée jusque dans le dernier détail, par des tempos plutôt rapides et empreints d’un allant qui fleure l’évidence, sans parler d’un constant souci de clarté, presque dansante. Il en émane un sentiment de douceur et de luminosité qui diversifie la riche palette du texte musical. La battue se fait plus prégnante à la scène de la Gorge-aux-loups dès son introduction chorale menaçante, puis lors de son irrépressible montée en puissance dans l’horreur. Elle se pare alors de la scansion rigoureuse d’un orchestre déchaîné, empli d’appels rageurs de cuivres, au soutien des tribulations des esprits infernaux comme des interventions parlées très détaillées, qui si elles peuvent allonger le cours de ce formidable tableau, n’en rompent pas la tension. Jacobs dispose avec le Freiburger Barockorchester d’une phalange racée dont le jeu sur instruments d’époque avec une maniabilité légendaire, apporte un indéniable supplément d’authenticité. Au final, cette version se distingue de toutes ses concurrentes, par son parti pris théâtral extrêmement travaillé. Certes, il y a là une sorte de réécriture d’une trame bien connue, mais parfois absconse, et l’émergence d’une œuvre plus complète car plusieurs séquences se voient renforcées par des textes de liaison ou dits en surimpression de passages purement orchestraux. Ce qui requiert de l’auditeur concentration et perspicacité quant au fait de jongler entre le texte allemand et sa traduction. Mais ce prix à payer est sans commune mesure avec le gain d’une dramaturgie retrouvée dans toute sa logique.

Quand Offenbach s’empare de Barbe-Bleue

Voici la captation de la production lyonnaise de l’opéra-bouffe Barbe-Bleue d’Offenbach. La délirante pochade conçue par le tandem Meilhac et Halévy, joliment mise en musique par Offenbach, est placée ici sous le signe du fait divers. À l’aune de ces coupures de journaux de presse régionale et à sensation où fleurissent des titres comme « L’inquiétude plane au-dessus du village ». Pourtant cette façon parodique, qui s’en prend lestement au conte de Perrault, ne finira pas mal, puisqu’aussi bien tous les « morts », la Sixième femme Boulotte, son fiancé le Prince Saphir, et Barbe-Bleue lui-même, ne le seront pas vraiment. Car tout finit plutôt dans la bonne humeur, au pire avec une sérieuse dose d’humour.

On savoure de manière presque gourmande la régie extrêmement détaillée de Laurent Pelly, qui pour sa onzième incursion en territoire offenbachien, prouve qu’il n’est pas en reste et a encore plus d’un tour dans son sac. On mesure le travail d’orfèvre sur les chœurs : pas un individu qui ne soit magistralement typé, villageois plus vrais que vrais, mais à qui on n’en remontre pas, invités royaux à la suffisance affichée. La prise de vues détaille avec emphase ces gestes naturels ou empruntés, ces mimiques d’automates, plus près du clin d’œil, amusé que du trait caustique, sensible, jamais vulgaire. Car le regard de Pelly, auquel rien n’échappe, n’épargne pas les personnages et leurs travers, joliment scrutés. Ce que la caméra se fait un délice de détailler par des gros plans habilement choisis, apportant indéniablement une dimension supplémentaire au spectacle, par ce souci du détail, qui pourtant ne se veut pas méchant, juste ironique. Dans ce monde détraqué, parodique, le cast est réglé comme mécanique d’horlogerie. Singé en Kim Jong-un, crâne semi rasé à l’arrière, barbe plus croque- mitaine que réellement effrayante, Yann Beuron campe un Barbe-Bleue au charme vénéneux. Incorrigible polygame, juste cynique, le portrait sait éviter la charge. Héloïse Mas, Boulotte, possède un bel abatage, de la niaiserie feinte de l’enjôleuse à la femme fragile face aux entreprises mortifères, puis vengeresse, sonnant la révolte des épouses. Christophe Gay, Popolani, doté de cette pointe de préciosité inhérente au genre bouffe, offre un baryton basse bien sonore, comme le Comte Oscar de Thibault de Damas, modèle d’opportunisme. Et Christophe Mortagne, Roi Bobèche, est délirant à force d’inconséquence plus ou moins contrôlée. Les Chœurs de l’Opéra de Lyon sont d’une parfaite drôlerie. Michele Spotti dirige avec un zest certain, même si la battue manque parfois de subtilité dans la foison de rythmes scandés de la musique d’Offenbach, qui conduisent parfois à bouler le texte.

Carl Maria von Weber : Der Freischütz

Adaptation des dialogues : René Jacobs avec la collaboration de Martin Sauer

Ch. Immler, M. Schmitt, P. Pasztirscák, D. Ivashchenko, K. Kasper, Y. Debus, M. Winckhler

M. Urlacher, Samiel, rôle parlé

Zürcher Sing-Akademie

Freiburger Barockorchester, dir. René Jacobs

2 CDs Harmonia Mundi

Jacques Offenbach : Barbe-Bleue

Y. Beuron, H. Mas, C. Ghazarossian, Ch. Gay, Th. de Damas, Ch. Mortagne, J. Courcier, A. Martin, D. Beneforti, Sh. Applebaum, M-E. Gouin, A. Guerinot, P. Obrecht, S. Hwang-Chorier

Chœurs de l’Opéra de Lyon

Orchestre de l’Opéra de Lyon, dir. Michele Spotti

Mise en scène et costumes : Laurent Pelly

Adaptation des dialogues : Agathe Mélinand

Décors : Chantal Thomas

Lumières : Joël Adam

1 DVD Opus Arte / Telemondis

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