Des accusations genrées à travers les siècles

Publié le 19/01/2017

Une exposition – Présumées coupables – et un beau livre – Les femmes et la justice – ont en commun d’utiliser des archives, notamment des procès-verbaux d’interrogatoires, pour dresser le portrait de femmes dans leurs relations avec la justice, en positions d’accusées. Sorcellerie, infanticides, empoisonnements font partie des chefs d’accusation privilégiés à l’encontre des femmes et qui entraînent le plus souvent leurs condamnations.

L’exposition Présumées coupables à l’Hôtel de Soubise, siège parisien des Archives nationales, trace suivant cinq périodes historiques cinq archétypes d’accusées : la sorcière, l’empoisonneuse, l’infanticide, la pétroleuse et la traîtresse. À l’exception de quelques grandes figures célèbres comme Jeanne d’Arc, Violette Nozière ou Arletty, la plupart des femmes dont les pages d’interrogatoires sont proposées aux visiteurs sont des inconnues.

Les procès-verbaux des femmes accusées de sorcellerie sont les plus nombreux et occupent presque la moitié de l’exposition. Les documents, indéchiffrables pour la plupart en raison de leur graphie ou de l’emploi de dialectes divers, sont rendus pleinement accessibles par la traduction de passages choisis. Le très riche catalogue de l’exposition permet de compléter ces aperçus avec profit par l’ajout et les analyses de nombreux « vestiges de papier »1.

Les femmes sont accusées de pacte avec le Diable à la suite de dénonciations variées, souvent issues de simples commérages, qui conduisent grand nombre d’entre elles sur le bûcher après tortures et humiliations dont la variété n’avait d’égal que la cruauté, en particulier entre 1580 et 1630. Comme l’a très bien montré Armelle Le Bras-Chopard dans Les putains du Diable récemment réédité2, les juristes ne sont pas venus au secours des accusées. Si Montaigne fait exception, Bodin, plus connu pour ses Six livres de la République (1576) que son De la Démonomanie des sorciers (1580), n’a eu de cesse, comme tous les démonologues de son temps, d’insister sur le caractère exorbitant de la procédure et sur la nécessité de sanctionner sévèrement les atteintes supposées à l’ordre public. La procédure, inspirée de celle appliquée aux cas d’hérésies, est inquisitoire, largement secrète, non contradictoire, afin de mieux permettre l’observation d’une codification précise de l’instruction – suivant le Malleus maleficarum ou Le Marteau des sorcières de 1486 – et notamment lors de la recherche des « preuves » – du punctum diabolicum, la marque satanique – sur le corps des accusées.

Par la suite, la torture est devenue plus rare, ainsi que les exécutions – le dernier bûcher pour sorcellerie en Europe aurait eu lieu à Genève en 1652, après pendaison – les femmes étant prises en charge par des prêtres exorcistes. La figure du Diable est devenue peu à peu davantage sujet de caricatures et de moqueries que de suspicion et superstition et la pratique dite de sorcellerie fut finalement décriminalisée à la fin du XVIIe siècle, donnant raison aux médecins qui plaidaient pour la folie ou les hallucinations de femmes malades – avant la découverte de l’hystérie – contre l’aveuglement et les affabulations des juristes.

Alors que les femmes ne représentent qu’environ 5 % de la population carcérale toutes époques confondues, certains chefs d’accusation continuent à les viser davantage que les hommes, comme les crimes d’empoisonnement – qui ont sans doute suscité les procès les plus retentissants – et d’infanticides.

Ce qu’il y a de commun à travers les siècles et les accusations, y compris celle inédite visant les « pétroleuses » – terme dont il n’existe pas d’équivalent masculin –, c’est la non-acceptation de la violence faite femme et le besoin des accusateurs actifs et passifs – la société de manière générale – de la considérer comme contraire à la nature du sexe qualifié de faible. Comme l’a bien montré Norbert Rouland dans son dernier ouvrage3 – qui n’est pas qu’un parcours érudit à travers les portraits de femmes artistes connues et méconnues – à la suite tant de Françoise Héritier4 que d’Élisabeth Badinter5, il existe une difficulté pérenne à penser les « femmes violentes », ce que le juriste anthropologue s’efforce pourtant de faire à travers une analyse autant sociologique, psychologique et historique que juridique afin de mettre en lumière les « réponses des femmes à la domination masculine ».

C’est sur cette violence non admise que se focalise principalement Emmanuel Pierrat dans son beau livre Les femmes et la justice, après une première partie consacrée à des femmes juristes – cinq avocates et deux magistrates – aux biographies remarquables, en narrant les parcours de onze violentes « accusées ». L’avocat – par ailleurs conservateur du musée du barreau de Paris où sont exposés un certain nombre des documents utilisés dans son ouvrage et reproduits en fac-similés – a choisi à la fois des figures historiques classiques, comme Marie-Antoinette et Charlotte Corday, et des procès retentissants, mettant l’accent à l’opposé de l’empathie évidente du commissaire de l’exposition pour les femmes accusées, sur des criminelles pour la plupart écrouées pour des faits d’une terrible cruauté, que ce soit des infanticides – ceux attribués à Jeanne Weber et ceux avoués par Véronique Courjault –, des crimes de « haine sociale » – les sœurs Papin –, des crimes passionnels – l’assassinat de Gaston Calmette, directeur du Figaro par Henriette Caillaux, finalement acquittée –, des crimes d’espionnage – la célèbre Mata Hari –, ou encore des grandes affaires d’escroquerie – celles de Thérèse Humbert ou de Suzanne Weber par ailleurs accusée de meurtre –, et enfin des actes de terrorisme – Florence Rey.

Mais si la violence n’est assurément pas l’apanage des hommes, elle prend un autre sens quand elle se retourne contre les femmes auxquelles sont reprochés des comportements dont les hommes n’ont jamais été reconnus coupables : déshabillées, marquées parfois au fer rouge et tondues afin de supprimer la trace la plus ostensible de leur féminité, les accusées de « collaboration horizontale » avec l’ennemi furent, après avoir été jugées en bonne et due forme et souvent condamnées, humiliées par la vindicte populaire – souvent féminine –, revenant à un « châtiment moyenâgeux », comme l’a écrit Sartre dans Combat en 1944.

Des 60 000 sorcières brûlées aux 20 000 tondues, ou quand le genre accuse…

Notes de bas de pages

  • 1.
    Selon les termes de Banat F. en préface du catalogue de l’exposition.
  • 2.
    Le Bras-Chopard A., Les putains du Diable. Procès des sorcières et construction de l’État moderne, 2016, Dalloz, 248 p., spéc. p. 127 et s. sur le déroulement du procès.
  • 3.
    Rouland N., À la découverte des femmes artistes. Une histoire de genre, 2016, PUAM, 434 p.
  • 4.
    En particulier dans : Héritier F., Masculin / Féminin, I, La pensée de la différence, 1996, et II, Dissoudre la hiérarchie, 2002, Odile Jacob.
  • 5.
    V. not. : Badinter E., Fausse route, 2003, Odile Jacob, spéc. p. 85-97 ; v. aussi sa préface (« Enjeux de pouvoir ») au catalogue de l’exposition.
LPA 19 Jan. 2017, n° 123p3, p.14

Référence : LPA 19 Jan. 2017, n° 123p3, p.14

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