Deux grands de la clarinette

Publié le 08/12/2020

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La rencontre entre clarinettistes et compositeurs a de longue date fertilisé la musique : ainsi d’Anton Stadler et de Mozart ou de Richard Mühlfeld et de Brahms, et plus récemment de Michel Portal et de Boulez ou de Paul Meyer et de Penderecki. Lorsque ces deux derniers instrumentistes s’unissent, semble-t-il pour la première fois au disque, cela produit aussi de beaux fleurons. Le florilège de pièces réunies est une belle leçon de musique, expression d’une vraie amitié musicale faite d’admiration partagée. Elles sont tirées du répertoire de l’époque pré-mozartienne. Ainsi de Carl Stamitz et son Concerto pour clarinette N° 4, vraisemblablement créé à Paris au Concert Spirituel, dans les années 1770, par le clarinettiste virtuose Johann Joseph Beer et lui-même au violon. Il est donné ici pour deux clarinettes. De ses trois mouvements, on retiendra un Andante moderato, proche de Mozart de par son style sérénade, avec une jolie cadence en répons. Carl Philipp Emanuel Bach écrit en 1770 son Duo pour clarinettes procurant à ses interprètes matière à briller. À l’Adagio sostenuto, l’intensité des deux timbres permet un dialogue d’une profonde originalité dans le traitement instrumental. Un Allegro bien allant conclut, riche de rebondissements. Au sein de la pléthore d’œuvres composées par Telemann à Hambourg, les pièces destinées à la clarinette, ou plus exactement à son ancêtre le chalumeau, tiennent une place particulière. Tel le Concerto en ré mineur pour deux chalumeaux. Il s’ouvre par un Largo d’une belle douceur, un brin mélancolique dans l’accompagnement. L’Allegro contraste par son ressort, le ripieno mettant en valeur le roucoulement des deux solistes. Un Adagio poursuit un moment de réflexion intense, comme suspendu dans le temps et l’espace. Le finale Vivace conclut brièvement sur une note aimable et gaie. La Sonate en mi mineur, sans basse, procure la même sensation charmeuse. Conçue pour 2 flûtes traversières ou 2 violons, elle peut également être jouée avec des clarinettes. Elle est donnée ici en utilisant les mêmes chalumeaux que dans le concerto. Ses quatre mouvements alternent un Largo conçu tel un dialogue confident, un Allegro plus vif, un Affettuoso confinant à une sorte de douce rêverie, notamment dans de suaves unissons, enfin un Vivace offrant une amusante course poursuite entre les deux solistes.

Mendelssohn a écrit ses deux Morceaux de concerts pour clarinette à l’intention de Heinrich Baermann, le clarinettiste de Weber, encore une rencontre musicale fructueuse. Le Konzertstück N° 1 op. 113 offre un Allegro con fuoco bien allant qui flatte les deux solistes de beaux traits, puis un Andante sur le ton de la cantilène, les deux voix évoluant sur un accompagnement en pizzicatos, et un Presto opératique et paré de pirouettes, morceau d’une immédiate séduction et d’une virtuosité agréablement maîtrisée. Le Konzertstück N° 2 op. 114 offre pareille félicité. Après un Presto démonstratif, là encore dans un discours à la façon d’un opéra, l’Andante poursuit le chant entre les deux partenaires, et l’Allegretto grazioso termine, pimpant dans de beaux enroulements de traits et une coda éclatante d’esprit.

C’est peu dire que Michel Portal et Paul Meyer communiquent à chaque instant leur passion musicale. Sonorités envoûtantes, couleurs lumineuses, limpidité du trait, rigueur toute en souplesse, tout ici est de l’ordre du sublime. L’art souverain de deux grands de la clarinette est là : l’immense Portal, homme protée de l’instrument, depuis ses débuts dans le classique jusqu’à sa passion pour les œuvres de ses contemporains les plus avant-gardistes, génial improvisateur, éternel passionné, en somme ; le magistral Meyer, fondateur des Vents français, fin défenseur de ce répertoire, lui aussi tombé dans le pot de la musique de chambre puis d’orchestre, partenaire recherché par ses pairs. Leur réunion, nullement improbable, tient presque du miracle tant leur jeu est tout d’évident naturel, au-delà même de l’appellation de virtuosité.

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Référence : LPA 08 Déc. 2020, n° 158c0, p.24

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