Deux opéras miniatures

Publié le 30/08/2023

Harmonia Mundi

Maurice Ravel : L’Heure espagnole

Achevée en 1907, L’Heure espagnole emprunte sa verve expressionniste à Franc-Nohain. Pour sa première incursion dans le genre de l’opéra, Ravel part à l’assaut du symbolisme ambiant. Et fait « tout le contraire de Pelléas et Mélisande », remarque François-Xavier Roth. La trame est on ne peut plus simple : une jeune femme coquette, Concepción, cherche aventure chez tout autre que son époux. Durant une journée particulière où, une fois le mari expédié à ses travaux de réglage des horloges municipales, il s’agit de profiter des bienfaits de l’amour libre. Se succèdent un jeune benêt poète, Gonzalve, un édile d’âge mûr, Don Iñigo Gomez, et enfin un muletier, Ramiro, venu ce jour-là faire réparer sa montre, beau gaillard, un peu balourd quoique fin raisonneur. C’est bien sûr lui qui finalement va s’acquérir les faveurs de la dame, après un délicieux chassé-croisé d’enlèvement d’horloges catalanes depuis la boutique jusqu’à la chambre de celle-ci ! Sur des dialogues très serrés, Ravel campe ses personnages en usant de la conversation en musique, se moquant au passage du conventionnel d’opéra. Le chant prend la forme d’un quasi parlando, où selon l’auteur, on doit « dire plutôt que chanter ». L’orchestre dessine les cinq personnages dans « une sorte de marqueterie musicale », d’une ingéniosité instrumentale inouïe, et installe une ambiance espagnole plus vraie que nature.

François-Xavier Roth fait siens cette tonalité ibérique, ces rythmes suggestifs de valse et autre habanera, ces généreux contrastes dynamiques. Et surtout les nombreux passages chambristes dont regorge ce savoureux opéra minute. Où l’orchestre, voulu par ailleurs pléthorique, sait se réduire à la quintessence d’une poignée d’instruments : le cocasse basson, le cor et ses glissandos sarcastiques et toute une panoplie de percussions plus moqueuses les unes que les autres. Il faut dire qu’avec les musiciens des Siècles jouant sur instruments d’époque, la sonorité acquiert une saveur toute particulière. L’interprétation vocale offre ceci d’idéal que les 5 personnages sont confiés à des chanteurs français dont la diction est extrêmement soignée, comme l’approche d’un parfait naturel. Celui de Concepción est portraituré avec piquant par Isabelle Druet, dont les sous-entendus grivois font mouche. Malicieuse sans appuyer le trait. Et le timbre clair de mezzo soprano apporte à son chant une tournure rien moins que glorieuse. La sortie coléreuse « Oh l’impitoyable aventure » possède le ton vrai, celui de la femme aux prises avec deux prétendants bien ridicules, qui saura trouver la solution dans la nouveauté. Ses trois soupirants sont de la même eau, pour entrer dans l’univers subtil de Ravel. Julien Behr – Gonzalve – est précieux mais sans excès, usant d’un ténor lyrique joliment haut perché pour poétiser. Jean Teitgen évite la parodie du vieil amant et trousse son chant de moult incursions dans le haut du registre de la basse. Surtout Thomas Dolié prête au muletier de la fable une simple désinvolture et un chant fort assuré. Le monologue « Voici ce que j’appelle une femme charmante » est d’une douce ironie. Enfin Loïc Félix, joli ténor de composition, campe le mari trompé mais opportuniste et fier en affaires.

Francis Poulenc : La Voix humaine

La Voix humaine appartient à la dernière veine créatrice de Francis Poulenc. Elle sera créée à l’Opéra-Comique en février 1959 avec Denise Duval dans le rôle de la femme, sous la direction de Georges Prêtre et dans une mise en scène de Cocteau. Directement inspirée de la pièce de celui-ci, donnée en 1930 à la Comédie Française, cette tragédie lyrique en adopte la singularité. L’apparente fragmentation du texte, centré sur le monologue d’une femme au bord de la rupture avec son amant qui la quitte, reliée encore à lui par le seul médium d’une conversation téléphonique, est a priori tout sauf porteur. Et pourtant, le ressort de ce qui est une attente vaine procède de ce discours nécessairement haché, où l’« on doit subitement passer de l’angoisse au calme et vice-versa », préconise le compositeur. Il parvient à instaurer une progression dramatique qui ne connaît pas de répit, agrémentée d’incidents réalistes, comme si l’on entendait l’interlocuteur s’exprimer au bout du fil. Alors que la voix évolue souvent seule, l’orchestre semble l’envelopper constamment. Et que dire du rôle du téléphone dont les sonneries intempestives, au xylophone, interrompent le récit avec une effroyable efficacité lors des échanges de la femme avec l’opératrice de la Poste.

Formidable tragédienne, formée à l’opéra baroque aussi bien qu’au classique français, Véronique Gens fait sien avec une rare intensité ce singulier monologue avec soi-même. Outre l’acuité de la diction et la clarté du timbre de soprano, qui en soi emportent déjà l’impact, c’est le ton et la palette des états émotionnels qui font mouche. Aussi à l’aise dans le quasi parlando, calqué sur le langage parlé, que dans le grand élan lyrique presque opératique, la chanteuse reste partout d’un parfait naturel. Que ce soit dans le registre de la douleur ou du bonheur feint, dans l’abattement ou l’exaltation, la tendresse ou l’agressivité, souvent en un tournemain eu égard au caractère cursif du texte, elle émeut par la simplicité de l’approche, dénuée de théâtralité, et s’accordant peu de liberté, malgré la latitude laissée par l’auteur à son interprète. Ce qui, selon la créatrice Denise Duval, est « une œuvre de détresse vécue », Véronique Gens la porte dans le « vrai » de son interprétation. Ce que la trame orchestrale concoctée par Alexandre Bloch, par ses choix de contrastes de couleurs et de rythmes, achève de mettre en valeur, notamment à travers le réseau de motifs récurrents imaginés par Poulenc.

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