Dom Juan

Publié le 18/10/2016

Dom Juan.

Brigitte Enguerand

La tentation du diable envahit les scènes parisiennes. Après celle de Faust, voici celle du Dom Juan de Molière, les deux plus grands personnages de la littérature, du théâtre et de l’opéra. Auteurs et metteurs en scène ont le droit, sinon le devoir, de les arranger à leur manière et le goût du jour est au grand spectacle débridé tirant vers la démesure, sonore et visuelle, en usant de tous les artifices de la technique. Ici l’opéra pop de Robert Wilson, là le bric-à-brac de Jean-François Sivadier. Et si excès il y a, le spectacle qui s’installe durant plus d’un mois à l’Odéon, esthétique, intelligent, minutieusement construit, demeure captivant.

Artiste associé au Théâtre national de Bretagne, Jean-François Sivadier y avait confirmé sa singularité et son talent en y créant La Vie de Galilée de Brecht, La Mort de Danton de Büchner, La Dame de chez Maxim de Feydeau et Le Misanthrope de Molière. Il réalise avec ce Dom Juan un projet mûri depuis longtemps, créé à Rennes au printemps, qui a déjà beaucoup circulé et continuera de le faire.

Dom Juan, écrit vite, inachevé et repris par diverses mains, a une construction moins soignée que les autres pièces de Molière, précipitation qui correspondait à sa volonté d’en découdre après la querelle autour de Tartuffe, donné peu auparavant. Il fallait répondre aux dévots, pourfendre les hypocrites, et il ne manque pas d’audace en se moquant de ce que les calotins font de la religion et en affichant un athéisme radical qui, à l’époque, n’était pas exempt de risque. Les derniers sacrements lui seront refusés et il sera enterré sans cérémonie et « hors des heures du jour ». Dom Juan, l’impie, sera, quant à lui, foudroyé : Dieu ici est vengeur, ce qui est une autre manière de le mettre en cause.

Le héros est d’une complexité extrême, fuyant, insaisissable, ici repoussant par tant de mensonges et de méchanceté gratuite, là séduisant par son intelligence et son absence de lâcheté. Son ambiguïté est telle qu’on en arrive à le plaindre – ce dont il aurait horreur – à cause de sa solitude, la difficulté qu’il y a à ne croire en rien, à n’avoir d’intérêt pour personne, à n’avoir aucune cause à défendre, même pas celle du plaisir.

La mise en scène de Jean-François Sivadier tire vers le grand spectacle en évitant le grand-guignol car l’accumulation de lumières, fumigènes, statues, rideaux, morceaux de décor et de planches, ciel parsemé de boules de cristal est d’un effet plutôt plaisant. On peut certes penser que sont de peu d’intérêt les gadgets qui parsèment le spectacle : dialogue avec les spectatrices des premiers rangs, Sganarelle chantant Les passantes de Brassens, Dom Juan s’exerçant à Sexual Healing de Marvin Gaye et à la lecture de La philosophie dans le boudoir de Sade. On peut aussi regretter un excès de tension, de courses, de cris, de grimaces aux dépens de la subtilité des caractères.

Mais c’est un choix délibérément assumé et ces péchés mignons n’enlèvent rien à la réussite d’un spectacle d’une belle efficacité.

Six comédiens se partagent les rôles et sont tous excellents. Nicolas Bouchaud est un Dom Juan peu ordinaire. Carrure d’athlète, regard de braise, plus proche du Marlon Brando dans Un tramway nommé désir que d’un aristocrate des Lumières et inquiétant à la façon d’Orange mécanique. Habité par son personnage, comme il l’avait été dans Le Misanthrope, son magnétisme s’exerce sur la salle du début à la fin. Vincent Guédon est un Sganarelle plus classique tout en tension lui aussi, comme l’est Marie Vialle qui donne à Elvire une violence proche de la furie bien éloignée des habituelles compositions plus larmoyantes. Un beau travail d’équipe, et quelle tension !

 

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Référence : LPA 18 Oct. 2016, n° 121b4, p.16

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