Un été d'opéra – Première partie

Ercole Amante ou la fantaisie baroque

Publié le 23/08/2022 - mis à jour le 23/08/2022 à 15H23

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L’opéra Ercole Amante, Hercule amoureux, était censé être le cadeau de noces offert par Mazarin à Louis XIV pour son union avec l’Infante d’Espagne. Les difficultés rencontrées pour monter ce spectacle ambitieux devinrent telles que la création en sera reportée plusieurs fois, pour avoir lieu finalement en 1662 aux Tuileries, soit bien après le mariage royal en juin 1660. Elle sera un semi échec pour Cavalli. L’œuvre reste pourtant « le plus français des opéras vénitiens », remarque Agnès Terriers, car elle épouse le moule de la tragédie en musique naissante pour une trame quelque peu complexe, mêlant tragique et comique. L’intrigue peut se résumer ainsi : Hercule veut conquérir Iole alors que deux déesses, sa femme légitime Junon et cette autre épouse Déjanire, mère de Hyllo, prétendant de Iole, exploitent ce désir pour s’affronter.

Le DVD est la captation de la production donnée à l’Opéra Comique à l’automne 2019 dans une mise en scène spectaculaire. On est happé par sa composante visuelle, où régie d’acteurs et décoration forment un tout indissociable. Avec cette pointe d’exagération dans le tragique et le comique, soulignant le trait sans jamais caricaturer. L’écrin décoratif, sorte de décor-boîte en forme d’amphithéâtre, est agrémenté d’objets et animé par des apparitions venues du dessus ou surgissant du dessous, dans la plus pure tradition du théâtre baroque à machinerie. Il est complété par un appareillage de costumes imaginatifs quant à leur portée symbolique dans le dernier détail de l’habit, des perruques et couvre-chefs comme des maquillages. Alors que la régie séquence à l’extrême les didascalies, plus d’une est explicitée avec un joyeux humour au second degré. Comme le sommeil visualisé par une énorme poupée joufflue, sosie du bonhomme Michelin. Ou la figure de Junon apparaissant en forme de paon, ou plus tard dans une nacelle de montgolfière. Des profondeurs voit-on Neptune surgir dans un bathyscaphe en ferraille rouillée, digne des récits de Jules Verne, et dont il émerge nanti d’une longue et fournie barbe vert-de-grisée. La pauvre Déjanire est quant à elle munie d’une traîne grisâtre aussi triste et longue que son incommensurable douleur. Cette profusion d’images avive les émotions avec une sorte de familiarité au premier degré, aussi bien que la dilatation du temps théâtral éponge ce que le discours musical peut avoir de rhétorique, comme si le temps contingent n’existait pas. Chaque personnage est traité en promouvant son trait de caractère essentiel : la vengeresse Junon possède deux paires d’yeux, nul doute pour mieux y voir dans les frasques de son auguste époux. Iole, bonne fille qui succombe malgré elle, montre l’ambivalence de ses sentiments vis-à-vis d’Hercule. Déjanire restera toujours enfermée dans une tristesse sans répit. Son fils Hyllo, grand garçon un peu candide, subit plus qu’il ne précède les événements, amoureux ou tragiques. Du narcissique Ercole, on ne parvient pas à lui attribuer l’adjectif de « mauvais », tant son comportement laisse une impression de décontraction plus que de force, que seule sa fin dans les flammes de la terrible tunique de Nessus conduit au vrai tragique. La captation filmique magnifie tous les ressorts de ce spectacle foisonnant, par une prise de vue qui n’abuse pas des gros plans et imposerait sa lecture, mais renforce ce qu’il a d’original, singulièrement l’absence d’excitation inutile. Elle saisit un cast jeune, jouant le jeu à fond. Nahuel di Pierro, Hercule, offre un timbre clair, en adéquation avec le côté jeune, entreprenant et pas trop antipathique du personnage. Guiseppina Bridelli campe une Déjanire enfouie dans une tristesse sans rémission, que son beau soprano irradie pourtant avec une rare intensité. Comme Francesca Aspromonte, Iole, plus fragile, mais combien assurée dans une ligne de chant irréprochable. Surtout, Anna Bonitatibus est une Junon d’une impressionnante présence au service d’un chant empli de belles harmoniques. Krystian Adam, Hyllo offre un agréable timbre de ténor et Luca Tittoto, Neptune, une basse sonore.

La musique de Cavalli, où s’affirme une grande liberté de la forme, n’est pas éloignée du recitar cantando de Monteverdi, mais en est déjà libérée avec la présence d’ariosos. En clair, elle marque les prémices du bel canto italien. Elle cèle aussi une indéniable influence française avec l’inclusion de  »symphonies » pour les passages de ballet. Ce que Raphaël Pichon restitue dans une exécution extrêmement pensée qui utilise un orchestre agrémenté de couleurs italiennes, avec flûtes, cornets à bouquin, sacqueboutes. La basse continue est fournie, comptant plusieurs violes de gambe, mais aussi 2 harpes, 2 théorbes et 3 clavecins. On est ému par une direction dont émane une grande humanité, rendant justice au mélodisme séduisant de Cavalli.

Lucio Silla ou le bonheur partagé

Troisième opéra commandé à Mozart pour le Teatro ducale de Milano, le dramma per musica Lucio Silla y est créé en 1772. Écrire pour Milan signifiait pour le jeune musicien de 16 ans faire usage d’une imposante veine vocale. Il n’en fera pas mystère pour défendre et illustrer cette histoire romaine du dictateur Silla, épris de Giunia, la fille de son ennemi Marius, secrètement fiancée à Cecilio, partisan de celui-ci, et habilement proscrit par le despote. Pour avoir conspiré à la ruine du dictateur, ledit Cecilio sera condamné à mort, mais Giunia dénoncera les agissements de Silla. Un providentiel lieto fine permettra de louer la clémence du potentat. Et ce faisant de satisfaire au thème de la miséricorde des grands au temps du despotisme éclairé. Le génie de cette pièce est de rafraîchir la forme de l’opera seria. Tout en se coulant en apparence dans ses canons, Mozart les fait éclater. Il agrémente la trame de duettos, d’un terzetto et d’ensembles fournis, tout en donnant au chœur son importance. Il expérimente aussi une nouvelle façon de traiter les arias, munies ici de longues introductions symphoniques, et abandonne le traditionnel schéma de l’air précédé du récitatif secco, au profit de récitatifs accompagnés. Un pas est franchi : la virtuosité vocale se fait chantre de l’expression dramatique. Ainsi cette œuvre marque-t-elle la naissance de Mozart dramaturge.

Une équipe de jeunes chanteurs bâtit une interprétation vraiment libérée. Laurence Equilbey fait respecter toutes les ornementations, souvent longues et détaillées, qui loin d’être improvisées, sont totalement écrites de la main de Mozart. Le coup de génie est d’avoir confié le rôle de Cecilio, écrit pour un castrat, à un contre-ténor et non à une mezzo-soprano comme souvent. L’attribuer à un chanteur le rend dès lors totalement crédible, ce qui n’est pas toujours le cas avec un travesti. Franco Fagioli est tout bonnement prodigieux : beauté du timbre de soprano aux reflets de bronze, ou au contraire d’une lumineuse clarté jusque dans des vocalises aiguës, à faire pâlir bien de ses consœurs ; noblesse dans l’expression et intensité du récit empreint d’un souffle intarissable et de nuances infinies dans la cadence des airs ; puissance enfin dans les passages de bravoure. De Giunia, femme fière et résolue, et dont la riche écriture préfigure celle de Donna Anna, Olga Pudova offre une prestation d’un éclat inextinguible. L’assurance et la qualité souveraine du spectre vocal, jusqu’aux vocalises les plus aventureuses, contribuent à un portrait achevé. Tout aussi expertes, Chiara Skerath, Cinna, de son soprano central, confronté là aussi à des vocalises acrobatiques, et Ilse Eerens, Celia, qui de son soprano plus clair, défend les passages de trilles requérant vivacité et couleurs. Enfin le ténor Alessandro Liberatore campe avec aplomb le rôle-titre, vocalement moins gratifié, quoiqu’impressionnant dans la contribution aux ensembles concertants. La réussite musicale revient encore au dynamisme de la direction de Laurence Equilbey et à la verve de son Insula Orchestra. Jouant sur instruments anciens, celui-ci cultive une sonorité racée et intense. Telle accélération imperceptible du tempo, qui libère le mouvement intérieur, le soin apporté à la ligne des vents, la manière de sertir le chant ne sont que des exemples de la volonté de préserver l’originalité de cette partition, entre respect de la tradition et modernité, à l’aune des effets harmoniques inhabituels dont Mozart l’émaille.

• Francesco Cavalli : Ercole Amante

N. di Pierro, A. Bonitatibus, G. Bridelli, Fr. Aspromonte, Kr. Adam, E. Lebebvre, G. Semenzato, L. Tittoto, D. Visse, R. Chenez

Chœur & Orchestre Pygmalion, dir. Raphaël Pichon

Mise en scène : Valérie Lesort & Christian Hecq

Décors : Laurent Peduzzi

Costumes et machinerie : Vanessa Sannino

Video director : François Roussillon

Production : Opéra Comique, filmée Salle Favart en novembre 2019

2 DVDs : Fra Pro cinéma / Naxos

• W A. Mozart : Lucio Silla

Fr. Fagioli, O. Pudova, Ch. Skerath, I. Eerens, A. Liberatore,

Le Jeune Chœur de Paris,

Insula Orchestra, dir. Laurence Equilbey

2 CDs Erato

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