Frankenstein, créé des ténèbres

Publié le 12/07/2016

Portrait de Mary Shelley par Richard Rothwell (1840).

National Portrait Gallery, London

Nous sommes au cours de l’été 1816. Cette année-là fut sans été, conséquense de l’éruption d’un volcan indonésien qui avait obscurci le ciel jusqu’à l’Europe. Nous sommes dans la villa Diodati, louée par Lord Byron, au bord du lac Léman, à Genève. Il pleuvait fort depuis plusieurs jours. S’y étaient retrouvés, outre Lord Byron, Mary Wollstonecraft Godwin (futur Mary Shelley), le Dr John William Polidori, médecin de Byron, et Percy Bysshe Shelley. Quatre jeunes Anglais exilés : Byron fuyait l’Angleterre après avoir fait un enfant à sa demi-sœur ; Polidori était poursuivi pour dettes ; Shelley avait abandonné sa femme pour partir avec la jeune Mary, âgée de 19 ans, fille du philosophe William Godwin et de la féministe Mary Wollstonecraft.

Ils s’ennuyaient beaucoup dans les salons de la villa Diodati. Byron dit un jour : « Et si nous faisions un concours d’histoires de fantômes ? ». Lui-même n’écrira que quelques lignes, préférant se consacrer à son poème Child Harold’s Pilgrimage ; Shelley, de même, préféra rédiger des poèmes, dont le merveilleux Mont Blanc ; Polidori écrivit un court roman, Le Vampire. Mary, quant à elle, imagina une histoire assez hallucinante pour son époque : un médecin passionné d’alchimie et d’électricité conçoit un être vivant à partir des éléments de plusieurs cadavres. Le roman Frankenstein fut ainsi conçu.

Ces quatre Anglais étaient anticonformistes, conduits par la passion romantique, enclins aux idées progressistes, sociales et scientifiques. L’invention du monstre et de son créateur répondait à l’univers dans lequel ils vivaient. Et ce qu’en fera le cinéma hollywoodien est bien loin de la « créature » inventée par Mary. Son écriture est posée, sage. Tout le contraire du lyrisme de Byron ou de la subtilité évocatrice de Shelley. Dans son manuscrit, nous observons peu de ratures. Son imagination est débordante, marque de la culture qu’elle reçut. Le monstre lit par exemple Le Paradis perdu de John Milton. Cependant, sa chair est née de la mort, et il est rejeté. Il se venge avec une cruauté féroce. La vie lui a été donnée, certes, mais il est laid, repoussant.

Le roman de Mary nous interroge toujours avec les thèmes qu’il aborde, qui font partie de nos préoccupations d’aujourd’hui : éthique scientifique, changement climatique, technologie pour le corps humain, l’inconscient, la précarité, le problème des sans-identités…

L’ouvrage sortira à Londres en 1818 : Frankenstein ou le Prométhée moderne. Nous voyons un exemplaire de l’édition originale à la Fondation Bodmer, avec une dédicace de Mary à une amie. Mais elle ne la signa pas. La préface rédigée par Shelley est également anonyme. Ce fut un grand scandale ! Comment pouvait-on imaginer imiter Dieu ! Walter Scott, l’auteur d’Ivanhoé, défendit le livre, et il s’imposera quelques années plus tard. Cinq ans après, le monstre, habillé comme Britannicus, se trouva sur une scène et fit hurler de peur le public londonien. Puis les traductions et les réimpressions s’enchaînèrent.

Mary Shelley écrira d’autres romans. Elle devint respectable, et elle vieillit dans le culte de Shelley qui mourut noyé à 30 ans dans la mer Tyrrhénienne, non loin de la rive de La Spezia.

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Référence : LPA 12 Juil. 2016, n° 118y8, p.15

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