Hostiles, le retour (très) réussi du western

Publié le 05/04/2018

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Si Desperaodos, Appaloosa puis un remake récent de 3h10 à Yuma ont tenté de renouer avec l’épure classique du western, le western dit « crépusculaire » est devenu un genre au sein du genre. Il a ses personnages et ses « anti-héros ». Avec Impitoyable ou Josey Wales hors-la-loi, Clint Eastwood a revisité un propos que depuis longtemps Hollywood et ses réalisateurs avaient initié. De L’homme des Hautes plaines de Delmer Daves à High Noon ou Shane, le western en s’écartant de son propos initial a peu à peu déconstruit lui-même les mythes qu’il avait structurés sur pellicule et autour desquels toute une nation s’est cristallisée. L’inégalé John Ford dans le célébrissime L’homme qui tua Liberty Valance a lui-même détricoté les légendes de l’Ouest en mettant en scène, ce qui n’est pas un hasard, deux personnages vieillissants joués par John Wayne et James Stewart. On est en 1962.

Un western en 2018, pour dire quoi ?

Toute sortie d’un western suscite la curiosité : que va-t-il encore pouvoir nous dire de nouveau, comment va-t-il filmer cette époque controversée à l’aune des valeurs d’aujourd’hui ? Quentin Tarantino a répondu avec Django Unchained.

Hostiles est réalisé, coécrit et coproduit par Scott Cooper. Il est une exceptionnelle réussite ! Face au défi que constitue toute narration westernienne, notamment en Europe où le public ne se sent plus guère concerné par cette thématique, Hostiles le relève avec brio et laisse en plus son empreinte. Hostiles est un film sur le poids de l’histoire ; le temps qui passe à l’échelle d’un territoire ; les angoisses d’une nation qui perd ses repères et ne peut se rattacher qu’au monde des valeurs ; mais lesquelles peuvent triompher dans ce climat de fin d’époque ? On est en 1892… La scène finale qui oppose le capitaine Blocker et les Cheyennes à des éleveurs est de ce point de vue une des plus fortes que l’on ait vues depuis longtemps dans ce type de film.

Drames de l’Ouest

Le scénario en dépit quelques raccourcis dus sans doute au format horaire du film est d’une très grande richesse. Manière pour l’histoire d’évoquer plusieurs drames comme autant d’histoires de l’Ouest, elles-mêmes fondatrices du genre : 1/ la tuerie sauvage d’une famille isolée dans une petite maison dans la prairie par une horde de Comanches ; 2/ les itinéraires psychologiques d’un capitaine investi d’une mission dont il ne veut pas et d’une jeune veuve confrontée à des situations extrêmes ; 3/ l’ébranlement qui atteint dans ses convictions profondes l’armée et ses soldats ; 4/ le choc et les traces psychologiques laissées par la bataille de Little Big Horn et l’ombre de Custer ; 5/ l’épopée indienne qui vaut ici à quasiment tous les personnages quelques retournements spectaculaires. Le film se déroule ainsi autour des emblématiques problématiques d’une conquête de l’Ouest finissante.

Réminiscences et occurrences filmiques, mais pas que !

On peut s’amuser à chercher dans Hostiles des occurrences faisant revivre quelques flash-back cinématographiques. La scène d’ouverture évoque immanquablement celle de la prisonnière du désert de Ford. Le scénario flirte avec les références : dans la Charge héroïque le capitaine Nathan Brittles est sur le point de quitter l’armée mais on le charge d’une dernière mission. Dans Hostiles, le capitaine de cavalerie Joseph Blocker se voit imposer un dernier ordre dont il ne veut pas et escorte Yellow Hawk, chef de guerre Cheyenne et ce qui lui reste de famille sur ses anciennes terres… Pourtant le film – et c’est le talent du metteur en scène et de son équipe –, fonctionne comme si tout était nouveau. On ne s’y ennuie pas une minute. On est pris aux tripes du début à la fin par cette saga guerrière et humaniste. Les acteurs n’y sont pas pour rien…

Christian Bale et Rosamund Pike, chapeau les artistes !

Le film n’aurait pas son épaisseur, cette crédibilité et cette force sans les interprétations remarquables de Christian Bale et de Rosamund Pike. Lui, tout en intériorité et retenue jusqu’au moment des explosions les plus sauvages, incarne une Amérique déboussolée mais qui tient le cap in fine ; elle, en femme blessée et digne qui s’ouvre peu à peu aux autres est sobre et lumineuse à la fois. Le reste de la troupe est à l’unisson, les décors et la qualité photographique participent de ce grand voyage initiatique et philosophique qui unit et désunit. Le film n’est pas moraliste. Il a laissé à chacun de ses personnages la liberté (toute relative) de choisir son chemin.

LPA 05 Avr. 2018, n° 135g2, p.21

Référence : LPA 05 Avr. 2018, n° 135g2, p.21

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