Hôtel Feydeau

Publié le 26/01/2017

Astrid Bas, Benoît Hamon, Lou Chauvain dans Hôtel Feydeau.

Thierry Depagne

Feu la mère de Madame, On purge bébé, Léonie est en avance ou le Mal joli, Mais n’te promène donc pas toute nue !, Cent millions qui tombent, ces courtes pièces écrites par le maître du vaudeville à la fin de sa vie sont-elles encore jouables en dehors des fins de kermesse et des divertissements du troisième âge ? Eh bien oui !

À condition, certes, d’un important lifting qu’un autre maître, celui-ci de la scène, vient de réussir. Il n’y a pas à présenter Georges Lavaudant, son parcours exemplaire à la tête de la Maison de la culture de Grenoble, du TNP de Villeurbanne, de l’Odéon-Théâtre de l’Europe. Que de mises en scène à succès, quelle capacité à se renouveler comme il continue de le faire depuis son départ de l’Odéon en 2007, ici à l’Opéra de Paris, là à Moscou, à Barcelone, invitant Shakespeare aussi bien que Jean-Marie Koltès ou Marie Ndiaye !

Il connaît bien Feydeau et on n’a pas oublié son Fil à la patte en 2001. Ici, il le convoque dans un « hôtel », le lieu favori de ses pièces, le lieu où il s’était réfugié après la séparation d’avec sa femme et où il a écrit ces cinq petits divertissements, le lieu où s’affairent grooms et femmes de chambre en un joyeux ballet qui donne à l’ensemble un ton de comédie musicale. Il a choisi de faire librement des coupes dans les textes, de les fracturer en plusieurs morceaux comme un puzzle, un jeu de Lego, un labyrinthe. Déconstruction, mais reconstruction avec une rigueur de géomètre et, dans cet ordre architectural aux solides assises, le délire des situations n’en est que plus convaincant. Du délire, il en a à profusion !

Qu’il s’agisse de la purge qu’une mère opiniâtre veut faire avaler à un enfant récalcitrant, de l’insouciance de l’épouse d’un notable qui se promène quasi nue dans sa maison, des caprices d’une femme enceinte, de la rentrée tardive d’un brave fonctionnaire costumé en Louis XIV pour le bal des Beaux-Arts, de la fausse nouvelle de la mort d’une belle-mère, on est dans la tourmente des scènes de ménage, évidemment pour des motifs futiles et avec des rôles convenus : la femme emmerdeuse et le mari prêt à toutes les lâchetés pour avoir la paix. L’auteur, qui venait de quitter le domicile conjugal, règle ses comptes avec l’échec de sa vie de couple. Son humour devient féroce, la légèreté se mue en jeu de massacre, les camps ennemis s’entretuent à coups de mots ravageurs : maîtres contre domestiques, enfants contre parents, maris contre femmes, amis contre amis.

Et alors, qu’importe le caractère désuet de ces querelles banales de petits bourgeois d’une époque révolue, la mise en scène est tellement intelligente, inventive, ayant fait le choix de l’excès en suivant la ligne de fuite de l’auteur, que l’on se laisse prendre à ce jeu et que l’on rit beaucoup avec la béatitude des plaisirs simples.

Il faut ajouter que la troupe de comédiens est vraiment remarquable, qu’il s’agisse d’André Marcon (Lucien et Monsieur Chouilloux), de Manuel Le Lièvre (Isidore, Toto et Toudoux), de Gilles Arbona et Astrid Bas, des fidèles du metteur en scène, ou de jeunes comédiens qu’il promeut dont Grace Seri et Tatiana Spivakova, tous sont irrésistibles.

« Le vaudeville est-il mort ? », s’interrogeait Feydeau, qui répliquait immédiatement : « Quelle plaisanterie ! ».

 

LPA 26 Jan. 2017, n° 123u3, p.15

Référence : LPA 26 Jan. 2017, n° 123u3, p.15

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