Il était une fois un ogre

Publié le 05/03/2020 - mis à jour le 09/03/2020 à 15H58

Grasset

Le livre de Vanessa Springora a fait couler beaucoup d’encre et a fait l’objet de nombreux commentaires, parfois bienveillants, parfois abjects.

Pourtant, ce livre est salutaire.

Salutaire, pour Vanessa Springora qui, nous l’espérons, pourra mettre enfin un point final à cette relation toxique qui lui a fait tant de mal.

Salutaire, pour les lecteurs qui perçoivent un peu mieux comment un prédateur peut jouer avec les sentiments d’une jeune fille et obtenir d’elle des faveurs sexuelles.

Enfin, il est salutaire pour tout juriste qui se respecte. Car, ici, la notion de consentement apparaît bien plus complexe qu’on peut le laisser supposer dans les études de droit. Consentir, ce n’est pas forcément dire oui ou non, c’est un peu plus que cela, en fonction des circonstances, de l’âge, des époques, des contraintes…

L’histoire aurait pu être celle d’un conte de fées. Un conte de fées un peu barbare, certes, dans lequel une jeune fille, très jeune – 13 ans au début de l’histoire – se laisse séduire par un écrivain reconnu. Elle qui passe son temps dans les livres, se voit devenir la muse de cet homme.

Privilège…

Des parents plus que défaillants, une emprise qui se fait vite jour et voilà comment le conte de fées vire au cauchemar, il faudra une vie ou presque pour que Vanessa Springora se défasse de cette relation et de l’image qu’elle a pu avoir d’elle-même et des hommes.

On l’aura compris ici point de beaux cavaliers pour venir défendre la jeune fille de cet ogre, ce vampire, comme elle le qualifie elle-même, qui vient la hanter encore, quand il fait paraître ses journaux, évoquant leur relation passée.

Certains ont pu qualifier ce livre de vengeance.

Nous ne l’avons jamais ressenti. C’est d’ailleurs ce qui nous étonne le plus dans ce livre. Il n’y a pas de haine, pas de revanche à prendre sur ce qui a été fait, mais plutôt une analyse à froid d’événements graves.

Quand bien même le livre aurait été relu par les services juridiques de la maison d’édition afin d’éviter toutes infractions qui pourraient tomber sous le coup du respect de la vie privée. L’auteur raconte son histoire avec ses propres mots, son analyse aussi de comment et pourquoi elle…

Alors simple ou juste retour des choses, l’homme qui a fait de Vanessa Springora sa chose littéraire est devenu lui-même objet littéraire…

D’ailleurs, cette œuvre littéraire est bien le fruit d’une longue maturation, l’auteur a aujourd’hui 47 ans, les faits sont prescrits mais la mémoire est toujours vive. Et puis raconter à travers un livre son histoire c’est quand même plus intelligent que de balancer une vulgaire vidéo sur le net…

On ne peut que reconnaître les qualités de cette œuvre. Le travail introspectif et littéraire que l’on ne peut nier, la réflexion, qui détaille les différentes étapes de la prise de conscience que, non, il ne s’agit pas d’un conte de fées pour jeunes filles en fleurs, mais d’un acte d’une pure violence à l’encontre d’une mineure.

Et si, comme dans tout conte, il devait y avoir une morale, elle ressemblerait plus à : « tel est pris qui croyait prendre… ».

On se bat avec les armes dont on dispose, certains ont des codes, d’autres ont une plume…

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Référence : LPA 05 Mar. 2020, n° 152b2, p.23

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