Il y a cent ans, la révolution d’octobre

Publié le 20/11/2017

Octobre, film réalisé en 1928 par Sergueï Eisenstein.

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Octobre, le film

Le film, Octobre, sorti en 1927, commandé et produit pour commémorer la révolution d’octobre et la chute du palais d’hiver de Petrograd (après celle de la statue d’Alexandre III, scène qui ouvre le film) fut en vérité co-réalisé par Sergueï Eisenstein et Grigori Alexandrov, ce-dernier crédité au générique, mais oublié dans l’affiche du film à la Filmothèque dont il faut saluer la belle initiative de programmer une version restaurée HD avec la nouvelle musique de Galesha Moravioff.

Octobre, c’est d’abord l’histoire vue par le régime soviétique. Lénine en Finlande, sur le terrain, c’est Trotsky qui s’y colle et fait avancer les choses, mais on ne le voit guère dans la version d’Eisenstein. On sait qu’il sera effacé, au propre comme au figuré, de l’histoire officielle révolutionnaire. Les ouvriers et soldats avaient déjà fraternisé (magnifiques scènes où ils s’échangent casques est bonnets). En tribunes, les bolcheviks et les mencheviks se livrent un combat idéologique acharné, le gouvernement provisoire de Kerenski va s’effondrer (quel plan magnifique que celui où il représente en un plan fixe la vacance du pouvoir !), le bataillon des femmes soutiennent le gouvernement provisoire. Enfin, le palais d’hiver est envahi dans un grand flot humain. 

Octobre, c’est surtout une grande leçon de cinéma. Sergueï Eisenstein signe un film au rythme très rapide, novateur et étrange, qui rompt avec ses propres habitudes cinématographiques. On aime et reconnaît le style Eisenstein, notamment pour ses gros plans sur les visages. Ici, certes il y en a aussi, mais très clairement, il a choisi le parti de filmer plutôt l’action et surtout les masses et les foules, leur mouvement. Le montage est un sommet de l’art cinématographique (le « montage satirique » et le montage – conflit dont parle Dominique Fernandez). Comme le choix de ponctuer quasiment toutes les scènes de plans de statues accompagnant le discours comme autant de symboles et métaphores de l’ancien pouvoir qui chute et du nouveau qui s’installe. Cela donne avec la photographie d’Édouard Tissé, le fidèle assistant d’Eïsenstein, et le choix des angles, des obliques et des focales un film baroque et puissant. Film de propagande, Octobre est un film d’esthète.

Les livres sur Octobre

Pour une autre lecture de la révolution de 1917 on peut dans la riche production livresque —centenaire oblige — lire l’ouvrage de Tariq Ali Les dilemmes de Lénine. Il n’évoque pas seulement le mois révolutionnaire mais ses origines profondes. Où l’on apprend au passage toute l’influence qu’a eu sur les esprits le roman Que faire (titre qui sera repris par Lénine pour l’une de ses œuvres), d’un certain Tchernychevski. Passionnant, le livre soulève (et répond à) plusieurs questions essentielles : un homme seul (Lénine) peut-il faire l’Histoire ? Quelle voie emprunter pour faire et réussir une révolution ? À quels dilemmes Lénine a-t-il été confronté (et comment les a t-il négociés ?). Qu’était la social-démocratie vue par les bolcheviks et les mencheviks ? Doit-on/peut-on parler, pour octobre 1917, d’un coup d’État ? Quelle influence a eu sur Lénine et sa forme d’engagement l’histoire tragique de son frère ainé Sacha ? Le livre est également intéressant en ce qu’il permet de contrebalancer la version eisenstéienne de l’histoire. Ainsi, pour Tariq Ali, la prise du palais d’hiver (au cœur de la trame du film) ne fut qu’« une formalité », un épisode moins « fracassant » qu’il n’apparaît dans Octobre. Parmi les autres livres sortis pour l’occasion, Roger Martelli pose la vraie question « Que reste-il de l’octobre russe? ». Et avec Les femmes dans la révolution russe, de Jean-Jacques Marie, on pourra vérifier si la vision de Sergueï Eisenstein et ses scénaristes, qui filment le bataillon des femmes du côté des contre–révolutionnaires et de Kerenski et ses sbires, est misogyne ou réellement historique.

 

 

LPA 20 Nov. 2017, n° 131c8, p.21

Référence : LPA 20 Nov. 2017, n° 131c8, p.21

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