Jarry pataphysicien

Publié le 24/05/2024

D’Alfred Jarry, ce manuscrit, dit de Lormel, est estimé 50 000/70 000 €

Rouillac

Si Alfred Jarry (1873-1907) a donné un adjectif à la langue française, « ubesque », sa pièce Ubu Roi (avril 1895) n’est pourtant pas citée dans l’un des derniers dictionnaires : Les 1001 livres qu’il faut avoir lu dans sa vie (Flammarion 2007, nouvelle édition 2013). Pour Claude Bonnefoy, Jarry ne peut pas prendre place dans le Dictionnaire de la littérature contemporaine (Jean-Pierre Delarge, 1977), car il est trop ancien. Pierre de Boisdeffre, dans son Dictionnaire de littérature contemporaine (Éditions universitaires, 1963) ignore ce même Jarry. Nous ne pouvons pas tenir rigueur à ces auteurs, qui se sont davantage intéressés à ceux qui leur étaient proches. Marcel Girard, qui donna en 1949 à Pierre Seghers un précieux Guide illustré de la littérature française moderne de 1918 à nos jours, a fait fi du temps en consacrant un paragraphe à Alfred Jarry sous la rubrique des « Tentatives originales » et la sous-rubrique « Naissance du théâtre d’avant-garde. »

Ubu-Roi fut d’abord une farce d’étudiant écrit à l’âge de quinze ans pour se moquer d’un professeur de lycée. Pour Marcel Girard, le personnage d’Ubu est « une création éblouissante, qui incarne au degré maximum l’imbécilité, la vanité et la bassesse humaine. » Cette bouffonnerie a « créé un style tout à fait nouveau et annonce le théâtre d’avant-garde ». Le Guide de M. Girard ne fait pas mention de la pataphysique. Cette notion n’a pas été inventée par Jarry, bien qu’il en ait donné la définition : « [Elle] est la science des solutions imaginaires qui accorde symboliquement aux linéaments les propriétés des objets décrits par leur virtualité. » Cette description, qu’il serait douteux de qualifier de philosophique, est apparue pour la première fois dans le chapitre VIII de Gestes et opinions du docteur Faustroll : pataphysicien. Roman néo-scientifique suivi de Spéculations. Cet ouvrage est paru à titre posthume en 1911, aux éditions Fasquelle. Un des 20 premiers exemplaires réimposés et numérotés sur papier vélin à la cuve des manufactures d’arches a été adjugé 5 200 €, à Drouot, le 19 mai 2008 par la maison Giquello, assistée par Claude Oterolo.

Le Docteur Faustroll « est sans doute le texte de Jarry le plus déconcertant, par la complexité et l’apparente incohérence de sa structure », dit Alain Chevrier, spécialiste de l’histoire des formes poétiques et du surréalisme. Il n’en constitue pas moins la clé de voûte de l’œuvre de Jarry. C’est la raison pour laquelle l’apparition d’un manuscrit de cet ouvrage, celui que l’on nomme Lormel du nom de son premier propriétaire (211 pages sur 206 feuillets paginés, comprenant trois lithographies originales d’Alfred Jarry, découpées en deux ou quatre, formant 36 fragments au verso desquels Jarry a rédigé le manuscrit) excite les amateurs de la pataphysique. Il sera proposé le 27 mai 2024 à Artigny par la maison Rouillac, avec une estimation de 50 000/70 000 €. Un second manuscrit est désormais conservé à la Bibliothèque Doucet.

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