Je la connaissais bien

Publié le 28/04/2017

Affiche du film Je la connaissais bien.

DR

On est en 1965. Le générique s’ouvre sur la mer puis la caméra file les jambes d’une femme sur le sable d’une plage au soleil. C’est le début d’après-midi. Elle se détache peu à peu pour filmer l’entier corps de celle qui s’est assoupie, elle revient sur le visage : on reconnaît Stefania Sandrelli. On saura très bientôt qu’elle s’appelle Adriana dans le film d’Antonio Pietrangeli, Je la connaissais bien. L’année d’avant on avait pu voir Le cocu magnifique. Scénariste pour les plus grands (Michelangelo Antonioni, Alberto Lattuada, Luchino Visconti) et parfois acteur, il est un cinéaste curieusement méconnu en France, heureusement remis à l’honneur par la rediffusion remarquée du film Du soleil dans les yeux il y a peu. Restauré par la cinémathèque de Bologne, Je la connaissais bien est une pépite que l’on peut voir à Paris, en VO évidemment.

Adriana est une jeune fille de province, séduisante, qui flirte, aime l’amour, les rencontres et se moque de ce que l’on pense d’elle. Elle part à Rome, la ville du cinéma. Est-elle pour autant une femme libre ? Telle est la question centrale que pose le film, et à travers elle, celle de la condition féminine. Neuf ans plus tôt, un certain Et dieu créa la femme, mettait en scène l’incandescente Juliette, qui en faisait voir de toutes les couleurs aux hommes et aux institutions. Dans l’Italie de 1965, Adriana ne réclame rien de plus que de pouvoir écrire des lettres à ses amoureux de passade. Elle est lucide sur les hommes et sur le statut des femmes. Elle sait évidemment que personne n’y répondra. Peu importe, elle se lance dans les étreintes avec des types charmants qui lui disent qu’ils sont bien avec elle car « elle est reposante » (traduction : elle ne pose pas de questions et n’exige rien, comme ils aiment à le penser et le croire). Jusqu’où cela va-t-il l’entraîner ? Antonio Pietrangeli, narrateur fin et subtil de la société italienne qui filme en touches, notations et aussi ellipses, croque la société et ses valeurs mais ne juge jamais ses personnages dont on sent qu’il les aime. Il sait aussi, en quelques plans, dénoncer plus efficacement qu’un grand discours, les travers de la société de consommation et les miroirs aux alouettes. Comme cette scène où Adriana se maquille, se fait belle dans une robe vaporeuse, s’apprêtant à tourner une scène de film. Le spectateur croit qu’elle est devenue actrice, qu’elle a le beau rôle. En guise de quoi, montée sur scène, on la cache d’un grand drap pour ne filmer que ses bottes, le produit que met en scène un spot publicitaire. Le commerce du corps ainsi découpé et nié nie aussi l’être. Comment survire dans un tel monde ? On ne dira rien ici du destin d’Adriana.

Si le film fonctionne aussi bien, il faut maintenant le dire, le mérite en revient avant tout à la magnifique Stefania Sandrelli qui crève l’écran. Elle n’a alors que dix-huit ans ! Antonio Pietrangeli lui en demande beaucoup. Elle s’en sort avec une facilité et un naturel déconcertants. Exemplaire actrice qui eut sa période de gloire. La Sandrelli, qui s’en souvient ici ? Trop peu. C’est injuste. Je la connaissais bien permet à ceux qui n’ont pu l’oublier, et aux autres qui voudraient la découvrir, de juger de sa beauté et de son talent. Elle joue cette fille un peu délurée et attachante à la perfection, maîtrisant les émotions, les poses, les situations les plus diverses. Antonio Pietrangeli, qui avait déjà fait tourner Sandra Milo, ou Claudia Cardinale, ne s’est vraiment pas trompé en engageant Stefania Sandrelli qui venait d’être révélée dans Divorzio all’italiana (1961) et dans Sedotta e abbandonata (1964) de Pietro Germi. Dans une scène du film, Adriana défile pour un concours de miss. On aime imaginer qu’Antonio Pietrangeli et ses scénaristes ont ici fait un joli clin d’œil à Stefania Sandrelli qui, à quatorze ans et demi, gagna le concours de beauté Miss Cinéma à Viareggio, pour marcher gracieusement vers le monde du cinéma qui l’attendait.

On aura une idée à peu près complète de l’atmosphère du film en évoquant sa beauté formelle, les plans, les lumières, que sert idéalement la pellicule en noir et blanc (v. par exemple la scène de nuit où Stefania croit être suivie devant une église et dans les escaliers) et son casting éblouissant. Qu’on en juge : Jean-Claude Brialy, Nino Manfredi, Ugo Tognazzi et dans le rôle d’un boxeur, Mario Adorf, qui fait une composition d’anthologie (la scène de la gare où Stefania Sandrelli finira par lui donner un baiser fugace est un grand moment). Sans oublier la bande son omniprésente qui rend compte, variétés italiennes obligent, de l’ambiance de l’époque.

En juillet 1968, dans des conditions qui demeurent toujours mystérieuses, Antonio Pietrangeli se noie dans la baie de Gaeta pendant le tournage d’un film qu’il ne finira pas. Il n’avait que 49 ans et un CV cinématographique impressionnant. Lui qui avait côtoyé les plus grands du cinéma italien, était indiscutablement parvenu à leur hauteur.

LPA 28 Avr. 2017, n° 125v2, p.21

Référence : LPA 28 Avr. 2017, n° 125v2, p.21

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