La bibliothèque de Léopold Sédar Senghor

Publié le 05/06/2024

Le président Senghor avait certainement conservé cet ouvrage dans lequel son auteur remet en question et en cause les fondements idéologiques selon lesquels l’Afrique n’aurait pas été civilisée antérieurement à sa colonisation par les Européens.

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Léopold Sédar Senghor avait, non pas trois, comme Cadet Roussel, mais deux maisons. Celle de Dakar, surnommée par les habitants « les dents de la mer », en allusion aux murs crénelés de triangles qui l’entourent, conservait de nombreux volumes. Ceux-là étaient en partie cachés par les tableaux ornant le bureau de l’ancien président. La seconde, à Verson, en Normandie, où il résida complètement jusqu’à sa mort en 2001, à l’âge de 96 ans, contenait l’essentiel de sa bibliothèque. Celle-ci devait être dispersée par Caen Enchères, les 15 et 16 avril 2024. L’héritière s’y voyait contrainte afin de régler les droits de succession. Finalement, les quelque 343 volumes ont pris le chemin du Sénégal et seront conservés dans « Les dents de la mer », demeure transformée en musée le 30 novembre 2014.

Nous ne connaissons pas le détail du contenu de cette bibliothèque, mais nous pouvons, sans commettre d’erreur, affirmer qu’un exemplaire de lAnthologie de la poésie française (Hachette, 1961), de Georges Pompidou, y figure en bonne place avec un envoi de l’auteur à son ancien condisciple à Louis-le-Grand. Cet ouvrage voisine avec les titres du président François Mitterrand, tous ornés d’un envoi. Une courtoisie de bon aloi entre confrères. Lors d’un entretien que nous avions eu avec lui, à Dakar, en 1983, il avait évoqué la découverte, à Paris, de l’ouvrage de Léo Frobenius (1873-1938) Histoire de la civilisation africaine (Nrf Gallimard, 1936), dans lequel cet ethnologue remet en question et en cause les fondements idéologiques selon lesquels l’Afrique n’aurait pas été civilisée antérieurement à sa colonisation par les Européens. Gageons que Léopold Sédar Senghor avait précieusement conservé son exemplaire annoté par lui. Aimé Césaire (1913-2008) n’avait pas manqué d’offrir à son compagnon en « négritude », selon les propres mots de Senghor, qui avait inventé le mot repris par Césaire, son Cahier d’un retour au pays natal (Bordas, 1947), préfacé par André Breton. Le Sénégalais jugeait la différence entre lui et le Martiniquais descendant d’esclave. Il conservait un exemplaire de son pamphlet, le Discours sur le colonialisme (Réclame, 1950, in-12), imprimé sur vélin ordinaire, avec un envoi. On compte encore de nombreux ouvrages d’auteurs malgaches, antillais, martiniquais et africains souhaitant rendre et adresser leur propre littérature à Léopold Senghor.

Jacques Prévert, lui, offrit au président un exemplaire de ses Paroles (Gallimard, 1949) orné du dessin d’une fleur au feutre en couleur. Nous savons, par ailleurs, que l’ancien président du Sénégal possédait un livre d’heures du XVe siècle de l’Atelier du Maître de l’Échevinage de Rouen, mais aussi l’intégrale de La Divine Comédie de Dante, ainsi que des ouvrages de Kant, La Fontaine, Federico García Lorca ou Paul Valéry. La plupart des volumes contemporains sont ornés d’un envoi. Ce sont sans doute ceux-là qui donnent le plus de valeur à cette bibliothèque et permettent de cerner davantage la personnalité du poète et de l’homme politique.

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