La dénonciation théâtrale des violences conjugales

Publié le 03/06/2021 - mis à jour le 07/06/2021 à 8H51

L’actualité dépasse malheureusement parfois la fiction. Le crime perpétré à Mérignac, début mai 2021, par un homme brûlant vive sa femme en pleine rue après lui avoir tiré dans les jambes dépasse encore l’horreur des récits glaçants reconstruits par Mehdi Heraut-Zérigui, portraits de « femmes porcelaines » écrits pour dénoncer, au théâtre, les violences conjugales.

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La question des violences conjugales, déjà extrêmement présente dans l’actualité depuis quelques années, en particulier avec les condamnations médiatisées de personnalités dans le monde artistique (de Bertrand Cantat1 à Doc Gynéco2), et sous la pression notamment d’associations poussant à leur plus grande exposition, afin de faire évoluer la législation répressive et préventive, a surgi avec la plus grande violence le 4 mai 2021. Dans la banlieue de Bordeaux, un homme récemment sorti de prison, après avoir été condamné en comparution immédiate pour « violences volontaires par conjoint », a poursuivi sa femme en pleine rue, après avoir incendié la maison, lui a tiré dans les jambes et l’a brûlée vive une fois à terre. Arrêté avec un fusil de calibre 12, pistolet à gaz et cartouches, il a été placé en garde à vue pour « homicide volontaire par conjoint » et « destruction par incendie ». L’auteur du crime avait fait l’objet d’une mesure de placement extérieur avec obligation de soins, interdiction d’entrer en contact avec la victime et interdiction de paraître à son domicile, sans bracelet électronique. La victime ne s’était pas vu attribuer le dispositif de protection contre les violences conjugales et les viols, dit « téléphone grave danger » et avait 20 jours avant son décès porté plainte au commissariat de son domicile pour agression3.

Les violences faites aux femmes ne sont pas un thème de prédilection au théâtre. Toutefois, ces dernières années, le « tabou » du viol a été montré sur les planches par Laurence Février en 2015 au Lucernaire4, s’appuyant sur les travaux de sociologues démontrant que ce crime est plus souvent perpétré par un homme dans l’entourage proche de la victime et notamment le conjoint, s’appuyant sur des histoires réelles et posant la question du consentement en utilisant la célèbre plaidoirie de Gisèle Halimi au procès d’Aix-en-Provence de 1978. Pauline Bureau a créé Hors la loi5, en 2019, au Vieux-Colombier, autour d’un autre procès, celui de Bobigny de 1972, dans lequel s’est illustrée la même avocate, ouvrant la voie à la légalisation de l’avortement, lequel en l’espèce était consécutif à un viol. Fanny Cabon dans le off d’Avignon en 2018 et en avril 2021 à l’espace Hébertot a, dans Gardiennes, mis en scène par Bruno de Saint Riquier, traité des grossesses non désirées et du non-respect du droit à disposer de son corps des femmes devant se résoudre, avant la loi Veil, à des avortements clandestins et au déni des hommes usant souvent de la violence conjugale6. Enfin, l’explicite Scènes de violences conjugales de Gérard Watkins tourne depuis sa création à Bobigny en 2016.

Bientôt, Femme porcelaine viendra comme ce dernier exposer directement la question des violences conjugales au théâtre7, à travers cinq récits écrits et mis en scène par Mehdi Heraut-Zérigui, maître de conférences en sciences de gestion, et directeur artistique de la compagnie du prélude. L’auteur-metteur en scène a conçu son texte à partir d’une quarantaine de témoignages de femmes battues, humiliées, des « survivantes » qui ont osé prendre la parole.

Femme porcelaine souligne la fragilité extrême des victimes de violences conjugales, se murant dans le silence, étouffées souvent par la culpabilité ou mutiques par amour et conscientes de l’incompréhension que la permanence d’un tel sentiment peut susciter dans le regard des tiers et donc le plus souvent paralysées à l’idée d’affronter le jugement (moral) extérieur, blocages contre lesquels aucune loi ne pourra avoir d’effet, à moins de renforcer les arsenaux préventifs qui ont largement fait défaut dans l’affaire de Mérignac.

L’action législative répressive et le regard sur les auteurs des actes ont considérablement évolué depuis le XIXe siècle où par exemple les crimes dits passionnels suscitaient la complaisance ou l’indulgence des jurys, encouragés par le caractère « excusable » du meurtre en cas de flagrant délit d’adultère au domicile conjugal, « autorisant » l’inaudible et inadmissible « Tue-la » de Dumas fils dans son texte L’Homme-Femme de 1872. Le célèbre écrivain avait ainsi participé au débat consécutif au jugement d’un mari ayant surpris sa femme (affaire Dubourg), et ses propos révoltants, qui avaient suscité l’indignation de Zola, avaient connu un prolongement l’année suivante dans une pièce de théâtre en trois actes, La femme de Claude.

La Femme porcelaine du XXe est cette femme objet qui peut être brisée à tout moment, réparée souvent, portant des stigmates toujours, quand elle n’entre pas dans les statistiques annuelles des femmes mortes sous les coups de leur conjoint (146 pour l’année 2019) comme a failli l’être la femme du récit du chapitre 2 (« scotomisation nécropsique »).

La reconnaissance même du terme de « féminicide » (popularisé par les travaux de Jill Radford et Diana Russell et reconnu par l’OMS), dans le droit pénal français, récemment rejetée8, n’est pas revendiquée dans le texte de Mehdi Heraut-Zérigui, même si le débat sur son utilisation et sa définition pourraient faire un remarquable sujet dramaturgique.

Notes de bas de pages

  • 1.
    Condamné en 2004 à Vilnius (car le drame a eu lieu en Lituanie) à 8 ans de prison pour « coups mortels », il a bénéficié en France d’une libération conditionnelle en octobre 2007.
  • 2.
    Le tribunal correctionnel de Paris, le 18 mai 2021, a condamné le rappeur à 5 mois d’emprisonnement avec sursis et 2 000 € d’amende pour 4 gifles violentes et insultes à son épouse avec une probation de 3 ans durant lesquels il doit suivre des soins, un stage sur les violences conjugales et a l’interdiction de se rendre au domicile de son épouse qui a demandé le divorce et d’entrer en contact avec elle.
  • 3.
    Données de l’AFP dans le quotidien Le Monde du 12 mai 2021.
  • 4.
    E. Saulnier-Cassia, « Le procès d’un “crime total” au Lucernaire : “le tabou” du viol et de la thèse du consentement », chronique Du droit dans les arts, LPA 19 nov. 2015, p. 15.
  • 5.
    E. Saulnier-Cassia, « L’avortement “Hors la loi” ou le procès théâtral d’une “loi d’un autre âge” », chronique Du droit dans les arts, LPA 20 juin 2019, n° 145n2, p. 22.
  • 6.
    V. la critique du spectacle, écrit en 2016 par l’auteur, qui joue son texte seule en scène : https://lext.so/BoFTZh.
  • 7.
    V. le passionnant documentaire autour du travail de Femme porcelaine de la compagnie : https://lext.so/OZcICi.
  • 8.
    L. n° 2020-936, 30 juill. 2020, visant à protéger les victimes de violences conjugales : JO, 31 juill. 2020, à la suite des travaux du Grenelle des violences conjugales en 2019.
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