La Dernière Colonie de Philippe Sands

Publié le 13/10/2022

Albin Michel

Après deux premiers livres (Retour à Lemberg et La Filière) qui ont eu une audience mondiale avec lesquels Philippe Sands est retourné dans ses archives et traumatismes familiaux des crimes nazis de la Seconde Guerre mondiale, ce professeur de droit international franco-britannique a encore traité dans son dernier ouvrage d’une « histoire vraie » (note au lecteur, p. 10) en utilisant cette fois pleinement son expérience d’avocat dans un dossier pour le moins singulier où il est intervenu, en fin de parcours, en tant que défendeur de l’Île Maurice devant la Cour de justice internationale (CIJ) contre le Royaume-Uni.

La dernière colonie, dont certaines bonnes feuilles avaient été lues par l’auteur et la comédienne Marie-Philomène Nga à Avignon dans le programme des lectures de France culture durant le Festival, conte l’histoire rocambolesque et scandaleuse du traitement réservé par les gouvernements britanniques successifs à l’archipel des Chagos, dont la dignité des habitants a été bafouée pendant plusieurs décennies. Au fil de la lecture et une fois le livre refermé, que l’on soit ou non juriste, on ne peut qu’être stupéfait et outré par le comportement de cet ex-État membre de l’Union européenne, qui n’a jamais réussi à faire le deuil de son Empire, et cela au mépris du droit international et des droits fondamentaux. L’ouvrage laisse par ailleurs peu d’illusions sur le fonctionnement des juridictions internationales, dont les verdicts sont largement dépendants de la personnalité de ses membres et du contexte géopolitique, donc de facteurs conjoncturels qui introduisent une forme d’insécurité juridique.

L’affaire peut sembler simple à l’origine. Ou plutôt, il aurait pu ne pas y avoir d’affaire si le droit international avait été simplement respecté. En 1968, en plein mouvement de décolonisation, l’île Maurice accède à l’indépendance, mais alors que lui était rattaché l’archipel des Chagos, comprenant 58 îles dans l’océan indien, la nouvelle République apprend que son ancien État colonisateur a fait de ces îles depuis 1965 un Territoire britannique de l’Océan indien, devant donc rester sous la tutelle de l’Empire britannique, c’est-à-dire ne pouvant accéder à l’indépendance comme Maurice, dans un déni total du droit des peuples à l’auto-détermination. Pour donner un semblant de légalité à leur montage machiavélique, les Britanniques affirmaient que les terres n’étaient pas habitées par une population permanente. La raison fondamentale était l’existence d’un accord secret au début des années 60 avec les États-Unis cédant à ces derniers l’île de Diego Garcia, devant être « vidée de ses habitants » à leur demande expresse pour l’installation d’une base militaire.

Les Britanniques ignorèrent trois résolutions successives de l’AG des Nations unies entre 1965 et 1967 et expulsèrent manu militari au début des années 1970 les habitants de leurs îles. Les premières contestations contentieuses débutèrent peu après et n’eurent de limites que l’imagination des juristes de part et d’autre, les Britanniques utilisant des motivations juridiques variées, telles la protection de l’environnement ou la sécurité internationale contre le terrorisme (Diego Garcia a en fait servi de zone de transit et probablement d’interrogatoire) afin de convaincre le reste du monde en général et les organisations internationales en particulier, tandis que quelques compensations financières et « visites patrimoniales » furent organisées pour essayer de faire renoncer Maurice et les Chagossiens.

Philippe Sands, tout juriste qu’il soit, et même si le professeur ressurgit ici et là (les décisions essentielles de la CIJ et les résolutions incontournables de l’AG des Nations unies sur le droit à l’autodétermination sont toutes didactiquement rappelées) fait également de cet événement pour l’instant méconnu du grand public une histoire humaine, en retraçant en particulier le récit de la vie de Mme Liseby Elysé, expulsée de Peros Banhos, son « île de paradis » en 1973 et transportée avec ses compatriotes à fond de cale pendant quatre jours comme des « animaux ou des esclaves ». Désignée comme représentante des Chagossiens à La Haye, sa présence en 2018 devant les 14 juges de la CIJ, et notamment la séance au cours de laquelle son témoignage filmé, en créole, fut diffusé, donne incontestablement de la chair à cet imbroglio juridico-politique, même si l’écriture de Philippe Sands, et en dépit de la traduction d’Agnès Desarthe, est parfois un peu maladroite. Cela n’a que peu d’importance, tant l’histoire qui est ici contée doit être le plus largement diffusée et connue. L’avis consultatif rendu par la CIJ le 25 février 2019 a indiqué sans ambiguïté que le Royaume-Uni avait illicitement séparé l’archipel des Chagos de l’île Maurice et qu’il devait mettre fin « dans les plus brefs délais à son administration de l’archipel » afin que soit achevée la décolonisation de Maurice et ses habitants réinstallés. Le gouvernement britannique refusa de donner effet à l’avis consultatif. Trois mois plus tard, l’Assemblée générale des Nations unies exigea dans sa résolution 73/295 que soit donné effet à l’avis de la Cour dans un délai de 6 mois.

Mais l’histoire n’est hélas pas terminée car en dépit de l’avis consultatif et de la résolution, les Chagossiens ne sont toujours pas retournés sur leurs terres. Le Premier ministre mauricien n’a pu que demander lors de quatrième journée de débats de la 77e session des Nations unies, le 23 septembre dernier, à l’Assemblée de faire appliquer la décision de la CIJ imposant la restitution de l’archipel au territoire souverain de Maurice et rappeler à son homologue britannique la nécessité d’achever la décolonisation et « de se placer dans le bon sens de l’histoire » au bout d’un demi-siècle de non-sens politique, humain et juridique…

La Dernière Colonie, Philippe Sands, Albin Michel, 2022, 21,90€, 230 p.

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