La femme du pêcheur de Spilliaert

Publié le 08/04/2024

De Léo Spilliaert (1881-1946), Femme de pêcheur à la jupe orange (encre de Chine au pinceau, pastel gras et crayon de couleur sur papier) est affichée 375 000 €

Lancz gallery

Le Salon du dessin, qui eut lieu à Paris du 20 au 25 mars dernier, offre, depuis trente-deux ans, selon le mot de son président, Louis de Bayser, « une véritable célébration des arts graphiques ». À voir les nombreux amateurs se presser dans les stands des trente-neuf exposants, cette célébration pouvait faire songer à un office religieux. Tous, pourtant, ne récitaient pas la même prière. L’une regrettait la faible présence de dessins contemporains. Un autre lui fit remarquer qu’il y avait Drawing Now, le salon du dessin contemporain qui replissait son office, non loin de là, square du Temple. Le classicisme ne fait de mal à personne, au contraire, il permet justement de montrer l’évolution des traits et des sujets. Comme pour confirmer cette opinion, le Salon du dessin a accueilli cette année 55 œuvres réalisées entre 1935 et 1985 par Dubuffet, sans oublier le prix du dessin contemporain, dix-septième du nom, décerné par Florence et Daniel Guerlain.

Pour notre part, nous nous sommes penchés sur une feuille de l’un des artistes qui se situe à la croisée du classicisme et du contemporain, proposé par la galerie belge Lancz. Léo Spilliaert (1881-1946) est de ceux-là. Sa Femme de pêcheur à la jupe orange (encre de Chine au pinceau, pastel gras et crayon de couleur sur papier, 643 mm x 489 mm), affichée 375 000 €, a été exécutée en 1910. « À la limite de la réalité et la rêverie, la Femme de pêcheur à la jupe orange regarde vers l’horizon comme si elle retournait vers elle-même », commente le galeriste. Comme à l’accoutumée, l’artiste qui aimait la cité la nuit, parcourait les rues désertes et la plage d’Ostende dont il rapportait des visions sombres et mystérieuses.

Que fait-elle donc cette femme, sur le bord d’un quai, en pleine nuit ? La réponse est évidente, elle attend le retour de son marin-pêcheur. Elle est inquiète, elle penche la tête, scrutant la moindre lueur sautant sur les vagues. Sans nouvelle du bateau qui aurait dû accoster en fin de journée, elle est demeurée là, seule dans l’ombre. Spilliaert préférait traduire les attitudes plutôt que les visages. Il cultivait les lignes et les courbes dans des teintes plongées dans le brouillard, comme ici cette robe serrée à la taille puis aux chevilles dans cet orange souligné par une pointe de bleu-vert marquant un tablier. Nous songeons à une autre œuvre, La Digue, reflets de lumière peinte en 1908, lavis d’encre de Chine, pinceau et crayon de couleurs sur papier, qui plonge aussi le spectateur dans une brume nocturne à peine éclairée par les quelques points lumineux de lampadaires. Le bord du quai éclairé sans doute par quelque projecteur, fait ici office de point lumineux.

L’artiste a peint d’autres femmes de pêcheur. Il en est une posée devant une succession de voiles orange, mais en plein jour, comme une autre vêtue de bleu et de jaune, sur le bord d’un quai… Les femmes chez cet artiste sont le plus souvent perdues dans une « immense solitude. » N’est-ce pas le lot des femmes de marin, toujours en attente ?

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