La grâce de la duchesse

Publié le 17/07/2023

Georges Lafenestre (1837-1919) était autant poète qu’historien et critique d’art. Conservateur au musée du Louvre, il fut élu à l’Académie des Beaux-Arts, le 6 février 1892, au fauteuil de Jean-Charles Adolphe Alphand. Lié avec José-Maria de Heredia, il fréquenta Emmanuel des Essarts, Sully Prudhomme, Henri de Régnier, Barrès, Colette, Henry Gauthier-Villars, et Pierre Louÿs. Il a laissé une trentaine d’ouvrages, des recueils de poèmes et des essais critiques, notamment Artistes et amateurs, publié en 1899 par la Société d’Édition Artistique. Nous reprenons cet été la description qu’il fit de Titien et des princes de son temps.

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« Cette reconnaissance était sincère ; jusqu’à la mort du duc, en 1540, [le Titien] travaillera pour Frédéric. Le duc, très fin connaisseur, distinguait dès lors, parmi ses ouvrages, souvent faits à la hâte et avec l’aide de ses élèves, les peintures “excellentes” des peintures “moins bonnes et moins belles”. Parfois, il lui rappelle, à ce sujet, avec une fine courtoisie, qu’il est de ceux qui méritent d’être bien traités : “Mon excellent et très cher ami, autrefois vous m’avez donné un Christ qui m’a plu outre mesure, d’où m’est venu le désir d’en avoir un autre semblable ; je vous prie donc de vouloir bien me le faire avec cette étude et ce soin que vous savez mettre dans les choses dont vous désirez tirer honneur, afin que cette figure ne soit pas moins belle et moins bonne que l’autre et qu’on puisse la compter parmi les œuvres excellentes de Titien…” Cette lettre était écrite le 3 août 1532. L’année suivante, le duc priait Titien de l’accompagner à Asti, où il allait rendre ses hommages à Charles Quint. Lorsque Frédéric Gonzague mourut, en 1540, on vit le grand peintre, accouru de Venise, suivre son cortège funèbre avec Jules Romain et tous les autres artistes qui, depuis vingt années, travaillaient à faire du palais de Mantoue, aujourd’hui si délabré et si lamentable, la plus splendide résidence princière de la Haute-Italie […]

Cet aventurier hardi [Francesco-Maria, duc d’Urbin] avait le goût des arts. Sa cour d’Urbin, grâce à sa femme, n’avait point perdu cette réputation d’urbanité qui naguère la faisait regarder comme le modèle des cours princières. La duchesse avait toutes les grâces des Gonzague. Comme elle avait accompagné son mari à Venise, Titien la peignit à traits vifs et délicats, aux carnations blanches, au visage tendre un peu amolli par l’usage des parfumeries, aussi franchement qu’il avait accentué, par la rudesse du faire, l’expression énergique de la face basanée du mari, ce soldat peu scrupuleux, endurci à toutes les intem­péries comme à tous les hasards. Ces deux portraits sont entrés par héritage, au XVIIe siècle, dans la collection des Médicis, avec plusieurs autres chefs-d’œuvre de Titien, prouvant que ses relations avec Francesco-Maria datent d’une époque bien antérieure à 1537. C’est, en effet, pour cet heureux guerrier qu’avaient déjà été peintes la fameuse Vénus couchée de la tribune, la Bella du palais Pitti et la Madeleine de la même collection, ce premier et superbe type de toutes les belles repenties, qui, depuis, ont peuplé plus de cabinets d’amateurs que d’oratoires de couvents. » (À suivre)

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