La mécanique des puissants

Publié le 27/10/2020 - mis à jour le 28/10/2020 à 10H27

Remontons le temps et revenons à la fin des années 1980, début des années 1990, qui, pour beaucoup de nostalgiques, représentent le paradis perdu de la « win », un temps où les champions de la bourse et de la finance faisaient la pluie et le beau temps sur l’économie mondiale, sans internet, mais avec beaucoup de magouilles et de collusions…

Le bon vieux temps de l’argent facile, quand les « Golden Boys » s’encanaillaient dans des magouilles peu reluisantes, mais au-delà de tous soupçons… C’était l’ère du capitalisme triomphant, l’URSS se disloquait, les capitaux fuyaient déjà grâce à de nouveaux algorithmes bancaires dans des paradis fiscaux et la recherche génétique n’en était qu’à ses prémisses et elle aurait de beaux jours devant elle…

C’est cet univers du « bling bling », que l’on n’appelait pas en encore ainsi, que nous retrace Joseph Incardona, dans son dernier roman, La soustraction des possibles, paru aux éditions Finitude.

Aldo est prof de tennis à Genève dans un de ces clubs pour riches et esseulés ; sa clientèle féminine aime autant ses cours que son corps. Il aurait pu être un grand joueur mais il a laissé passer sa chance et joue les gigolos en attendant mieux. Un pur cliché, certes, entre le diamant à l’oreille et le blouson en cuir, un peu d’Agassi et beaucoup de voyous au grand cœur…

Svetlana, a, quant à elle, réussi à s’extraire d’un de ces pays du bloc de l’Est qui offrait une bonne éducation mais peu d’espoirs aux jeunes femmes brillantes et ambitieuses. Elle attend sagement son heure de gloire dans un poste de subalterne chez l’un de ces pontes de la finance.

Aldo et Svetlana s’aiment, mais ils ne veulent pas se contenter de ce que la vie leur offre. Ils veulent saisir les opportunités qui se présentent à eux, quitte à enfreindre quelques règles ; alors quand un jour l’occasion se présente, un coup infaillible, un moyen de se faire beaucoup d’argent, ils pensent que leur heure est venue ; mais à malin, malin et demi…

C’est un peu la morale de ce roman, il y a toujours plus gros, plus puissant, plus violent dans ce monde, il faut rester et jouer dans sa cour et ne pas venir marcher sur les plates-bandes de certains puissants, surtout quand il s’agit de la mafia corse…

Joseph Incardona, dans un style alerte et vitaminé – on regrette juste la vulgarité de certains passages – brosse un portrait au vitriol de ces années 1990, où richesse et magouilles du système bancaire suisse rayonnaient à travers le monde. Mais avec une pointe de nostalgie, comme si ces bandits amoureux ne pouvaient enrayer la grande roue de la fortune, dont ils sont exclus ; le narrateur omniscient ne laisse que peu de place aux doutes quant à l’issue de cette aventure, celle-ci semble jouée d’avance… Toutes les simulations ou opérations reviennent à soustraire les possibilités de s’en sortir.

Aldo et Svetlana auront beau user d’intelligence et de sang-froid, il y a des forces dans ce monde qui sont parfois inamovibles pour ceux qui ne sont pas nés du bon côté…

À lire également

Référence : LPA 27 Oct. 2020, n° 156x4, p.20

Plan