La Mégère apprivoisée

Publié le 04/03/2020 - mis à jour le 09/03/2020 à 15H58

Artistic Théâtre

À Padoue, le signore Baptista désespère de trouver un mari qui puisse résister au caractère arrogant et colérique de sa fille Catharina, pourtant richement dotée.

Il se refuse à marier sa fille cadette, Bianca, qui elle, ne manque pas de prétendants, avant d’avoir casé l’aînée. Et voici qu’arrive de Vérone, Pétruchio, marchand ruiné, prêt à tout pour se renflouer, et qui usera habilement de muflerie, violences, stratagèmes poussés à l’extrême pour entraîner à la hussarde la « mégère » dans un mariage forcé et loufoque, puis la mener à Vérone où il la cloître, lui fait subir les pires vexations, allant jusqu’à la faire mourir de faim… Il faudra peu de temps pour que ces extrémités portent leurs fruits, et lorsque le couple revient à Padoue pour le mariage de Bianca, chacun pourra s’étonner de la métamorphose d’une Catharina, douce, aimante et apparemment soumise.

Cette pièce n’est pas souvent représentée au théâtre, à la différence du cinéma qui voit dans ce scénario le moyen de faire appel à deux monstres sacrés : Mary Pickford et Douglas Fairbanks, en 1929, époux dans le film et dans la vie, comme le seront Elizabeth Taylor et Richard Burton, en 1967, réunis par Franco Zeffirelli. Elle a été montée en comédie musicale, en ballet, et même en bande dessinée.

Frédérique Lazarini réussit un coup de maître dans son adaptation singulière et performante. Elle s’est livrée à une épure radicale de la pièce, dont les 5 heures sont réduites de plus de la moitié, les soupirants et les pages disparaissent, Bianca reste en coulisses, ce qui réduit à 5 les 15 personnages de la pièce. Elle n’hésite pas à mélanger les époques et les genres, et se projette dans l’Italie des années 50 sur la place d’un village où s’est installé un cinéma ambulant projetant des pastiches de comédies de l’époque. Baptista, le père (Maxime Lombard) joue son irritation sur le mode comique ; tout est joyeux, jubilatoire rapidement mené et la vigilance dans la direction d’acteurs leur laisse aussi une grande liberté.

Tout est fait pour mettre en valeur l’affrontement mâle/femelle dans son inépuisable complexité. Il s’agit d’un jeu, celui de la séduction, entre deux partenaires à égalité, et Catharina apprivoisée, n’est point du tout soumise. On reste dans la grande tradition italienne peinte par Goldoni, où les femmes triomphent toujours des « rustres » et des fanfarons.

Catharina est jouée par Sarah Biasini qui, outre la grâce de sa mère Romy Schneider, se révèle une excellente comédienne jouant avec aisance différents registres. La passion l’habite et elle ne peut cacher la sensibilité de la virago. Quant au Pétruchio de Cédric Colas, c’est une sorte de gitan déjanté, toujours dans la passion lui aussi, et qui, apprivoisé par le charme de la mégère, acceptera bien volontiers cette servitude volontaire.

Lors de la même soirée, on peut voir L’Analphabète, un récit autobiographique d’Agota Kristof qui, en 1956, a dû fuir son pays, la Hongrie, pour se réfugier en Suisse.

Elle travaille en usine le jour, écrit des poèmes la nuit, obtient une bourse pour étudier le français et rédige des nouvelles et romans, dont Le Grand Cahier, qui, reconnus sur le tard, seront primés et promus au succès.

Elle exprime ici sa nécessité d’écriture et sa laborieuse conquête de la langue française, sa langue rêvée et pourtant ennemie. Elle reviendra au hongrois, sa langue maternelle, à la fin de sa vie.

Catherine Salviat en donne une lecture toute en finesse et sensibilité.

À lire également

Référence : LPA 04 Mar. 2020, n° 152a2, p.26

Plan