Ce que disent les notes

La Norma hors concours de Cecilia Bartoli

Publié le 01/12/2016

Norma interprétée par Cecilia Bartoli.

Vincent Pontet

La production de Norma créée au Festival de Salzbourg 2013 connaît un nouveau souffle au fil d’une mini-tournée européenne qui l’aura vue présentée à Zurich puis à Édimbourg, Paris et Baden-Baden. Deux particularités la distinguent : sa conception scénique, son édition musicale. Les régisseurs Moshe Leiser et Patrice Caurier transposent l’histoire de la druidesse des Gaules en rébellion contre l’envahisseur romain à l’époque de l’Occupation allemande. Pari osé, mais qui indéniablement lui apporte un souffle dramatique qu’on n’imaginait pas : après tout, le peuple gaulois et son chef Orovèse sont en résistance contre l’ennemi occupant romain et les thèmes véhiculés sont l’amour, le sacrifice et la trahison. Norma est loin d’être une héroïne : une femme trahie qui a elle-même trahi son peuple et se sacrifiera pour lui. Pour Cecilia Bartoli, ce qui est fascinant est avant tout la densité profondément humaine du personnage, à la fois sa force vitale et sa faiblesse, partagé entre amour et devoir. C’est peu dire que l’aspect religieux est relégué au second plan, pour ne pas dire évacué. Sont mis en lumière finalement la forfaiture que Norma a commise envers son peuple et une mort d’amour enchaînée aux côtés de celui pour lequel elle a rompu son serment de chasteté. La dramaturgie prend dès lors une toute autre signification. Le spectacle n’a rien perdu de son acuité et en particulier le partage entre scènes d’ensembles et séquences plus intimistes : le camp des opposants retranchés en un lieu secret où suinte la suspicion, dans la lueur nocturne, et un autre endroit, bien séparé du premier par une cloison étanche, où se déroulent les confrontations. En particulier entre Norma et sa novice, où Norma, spectrale, écoute la jeune femme, se souvient de ce qu’elle a elle-même éprouvé, la puissance de l’amour interdit, et prend conscience que l’homme aimé par elles deux est le même. Le terzetto final du Ier acte atteint la vraie grandeur tragique, transcendant le schéma opératique convenu de la rivalité entre femmes amoureuses pour libérer ce que la vie des sentiments intimes emporte de terribles meurtrissures.

L’autre particularité de ce spectacle réside dans l’édition musicale utilisée, fruit des recherches les plus récentes sur les sources. Bartoli explique son souci de restituer les voix des créatrices des deux rôles féminins : Giuditta Pasta pour le rôle titre, Giulia Grisi pour Adalgise, et comment rompre avec une certaine « tradition » introduite ensuite. Et on découvre un schéma bien différent de celui auquel on était habitué par les interprétations culte de Callas/Stignani ou Sutherland/Horne : à savoir une Norma mezzo-soprano et une Adalgise soprano. Le volet dramatique en acquiert un plus grand impact : la voix de soprano convient mieux à la jeune et fragile novice et les sombres teintes de mezzo-soprano à la résolution de la prêtresse. La partie orchestrale est elle-même assez différente, plus allégée avec de nets contrastes de tempos. Ce que la présente interprétation montre avec évidence, s’inscrivant dans une approche volontairement non romantique. Gianluca Capuano tire de l’ensemble I Barocchisti de fines sonorités. L’exécution sur instruments d’époque évite toute épaisseur sonore. On apprécie d’autant mieux les subtilités de l’orchestration bellinienne, tant vantées par Richard Wagner. Des tempos rapides, peut-être un peu secs par moment, assurent à la symphonie une vie certaine. Norman Reinhardt campe un Pollion séduisant, voix lyrique, flexible, dans la veine de Rossini, et Rebeca Olvera une Adalgise frémissante, féminine et émouvante dans son déchirement intérieur, avec un soprano brillant et expressif. La Norma de Cecilia Bartoli est un phénomène, défiant toute comparaison avec ses illustres devancières et collègues actuelles. Une vocalité extraordinairement maîtrisée, un legato d’une densité infinie, une ornementation soignée dans le plus infime pianissimo, qu’on savoure à l’envi dans l’aria « Casta diva », murmurée telle une prière. Le tragique du personnage est à l’unisson : la ferme résolution de la femme exigeante qui au nom de cette même exigence envers soi fend l’armure pour s’accuser de parjure devant le peuple réuni. L’intensité de sa prestation comme son engagement de tous les instants restent des moments d’une force comme on en rencontre peu à ce point d’incandescence à l’opéra.

 

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Référence : LPA 01 Déc. 2016, n° 122j8, p.16

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